«Théorie de la vilaine petite fille» de Hubert Haddad | Bible urbaine

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«Théorie de la vilaine petite fille» de Hubert Haddad

«Théorie de la vilaine petite fille» de Hubert Haddad

Un roman intransigeant inspiré de la vie des sœurs Fox

Publié le 26 mars 2014 par Alexandra Gendron-Deslandes

Crédit photo : Éditions Zulma

Théorie de la vilaine petite fille, paru en janvier dernier aux Éditions Zulma, est le 27e roman de l’écrivain et intellectuel d’origine tunisienne Hubert Haddad. À travers le destin réel -bien que peu connu- des trois soeurs Fox, Haddad s’intéresse à la recrudescence du spiritisme dans l’Amérique puritaine des années 1850. Une œuvre romanesque d’une ampleur architecturale, mais qui, hélas, ne rend pas l’éclat de la première de couverture.

À peine emménagés dans la municipalité américaine d’Hydesville, les membres de la famille Fox ne tardent pas à se frotter aux légendes urbaines entourant leur nouveau domicile. C’est par un soir d’orage que Kate, la cadette de onze ans, entrera pour la première fois en communication avec Mister Splitfoot, l’esprit d’un colporteur assassiné en ces lieux quinze ans auparavant. Dès lors, Kate ne tarde pas à initier sa sœur Margaret à son don de médium et à en faire la complice de ses fabulations. Apprenant les pratiques ludiques de celles-ci, Leah, l’aînée, y voit l’opportunité d’enfin toucher au succès et à la prospérité dont elle a toujours rêvé. Avec l’aide de financiers de Rochester et de Wall Street, cette dernière fonde un jeu de société spirituel, incitant fortement ses deux sœurs à se produire dans des salons de la haute société de l’époque. Les apparitions publiques répétées de Kate et Margaret marqueront leur fulgurante ascension sociale, où elles seront confrontées au scepticisme, à la médisance, mais aussi au culte de l’adoration. Elles étaient cependant loin de se douter que ce qui était à l’origine un jeu ésotérique -et un gagne-pain- allait prendre des proportions inimaginables.

Reconnu pour sa grande versatilité et son talent évident à bâtir des univers distincts d’un roman à l’autre, Hubert Haddad ne se contente pas ici de dresser le portrait des sœurs Fox, il les replace dans le contexte d’une Amérique qui en est encore à ses balbutiements. Théorie de la vilaine petite fille fourmille de références historiques, alors que l’auteur évoque successivement la conquête de l’Ouest, la guerre de Sécession ainsi que l’inscription de plusieurs mouvements religieux et sociaux dans ce contexte particulier qu’a été la montée de l’empire américain. Au fil de cet ambitieux tableau historique, on croise par ailleurs de nombreux personnages célèbres, et certains moins connus mais non moins déterminants. Bien que le travail de documentation fait par l’auteur soit extrêmement fourni, voire irréprochable, plusieurs de ces nombreuses tranches historiques sont évoquées sans réellement servir à l’avancement de l’intrigue, ni à la compréhension de l’intériorité des personnages principaux.

Néanmoins, l’écrivain effectue un véritable tour de force en nous présentant une œuvre extrêmement ancrée dans une époque, tout en exploitant sans dissonance le filon du surnaturel. Haddad maîtrise très bien cette ambivalence entre le plausible et l’inexplicable, propre au genre littéraire de la Nouvelle fiction auquel il se rattache, obligeant ainsi le lecteur à s’incliner et à accepter la fiction comme une réalité légitime. Il calibre bien les interventions du «spirituel» sans les stigmatiser, et met plutôt l’accent sur les conséquences de ce phénomène sur les sœurs Fox. Toutefois, les situations sont tantôt très répétitives ou linéaires, et il aurait été intéressant que l’écrivain se serve de la liberté de portrait qu’offre l’approche romanesque pour mettre plus de chair et de sensibilité autour de l’aura des sœurs Fox.

D’un point de vue stylistique, la prose d’Haddad est très aboutie, mais sans réelle signature. Son style est définitivement ankylosé par la longueur infinie de certaines phrases, et par un vocabulaire truffé de mots rares. Cette surenchère lexicale demande beaucoup d’attention et de malléabilité au lecteur, mais ceci n’est encore que le défaut d’une évidente qualité de maîtrise de la langue française.

Qu’on aime ou non, le style d’Haddad s’impose de lui-même dès les premières pages et mène définitivement ce roman-cathédrale d’un bout à l’autre. Sombre et impressionnant, Théorie de la vilaine petite fille est un de ces romans intransigeants qui demandent un véritable travail d’immersion, mais qui, à la longue, nous sensibilise à la valeur d’une plume érudite.

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