Un Christian Lapointe sans limites dans «Pelléas et Mélisande» au TNM | Bible urbaine

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Un Christian Lapointe sans limites dans «Pelléas et Mélisande» au TNM

Un Christian Lapointe sans limites dans «Pelléas et Mélisande» au TNM

Maeterlinck «all dressed»

Publié le 15 janvier 2016 par Elise Lagacé

Crédit photo : Yves Renaud

On ne peut qu’être d’accord avec Lorraine Pintal sur l’importance de mettre en scène les mots de Maurice Maeterlinck. Après qu’une résidence octroyée en 2013 ait permis à Christian Lapointe d’explorer plus avant l’œuvre de cette figure de proue de la dramaturgie symboliste, c’est hier soir qu’avait lieu la première de son Pelléas et Mélisande sur la scène du TNM. C’est le parti de l’inventivité et de la démesure qu’aura pris Lapointe dans son interprétation de ce classique. Portée par des acteurs investis, soutenus par des images fortes, des projections vidéo mouvantes, des éclairages sublimes et une bande sonore entêtante et à la texture unique, cette nouvelle création parvient à réactualiser l’auteur nobélisé il y a plus de cent ans, tout en conservant l’universalité intrinsèque à son œuvre.

Ce n’est pas la première incursion symboliste du jeune créateur, lequel s’est déjà mesuré à Yeates par le passé (trois fois plutôt qu’une) et aussi à Villiers de l’Isle-Adam («Axël»). Dans sa version de Pelléas et Mélisande, la fixité de la mise en scène, qui rejoint le parti pris du dramaturge pour le statisme, est brillamment trompée par les jeux de projections et de caméras qui floutent les échelles. Grâce aux écrans, les formes, les ombres et les visages en gros plan s’entremêlent, et l’avant-scène devient le lieu des adresses plus directes.

Là, deux micros travestissent la scène théâtrale qui emprunte alors les symboles de sa consœur musicale. L’ample appareillage technique freine la fluidité de la mise en scène, mais heureusement, l’effet de lourdeur inhérent aux mises en place techniques s’estompe peu à peu au fil de la pièce et se trouve rapidement excusé par l’inventivité des nouveaux codes scéniques proposés. Quelques apartés ponctuent l’action, offrant d’essentielles bouffées d’air, dans un ensemble «claustrophobisant», comme cette scène rejouée deux fois, dans deux styles différents, une vraie trouvaille impeccablement rendue.

La pièce est effectivement soutenue par une distribution éprouvée et dévouée, menée par un trio d’acteurs d’exception. Éric Robidoux nous offre un Pelléas façon rockstar, charismatique et magnétique, moins nuancé qu’intense, parfois porté sur une surenchère qui lui dérobe les instants paroxystiques. Sophie Desmarais incarne, quant à elle, une ondine enflammée et solide, iconique dans les habits créés par Elen Ewing, dont les évanescentes robes vaporeuses et les coiffes perlées, aux accents moyenâgeux. Marc Béland est, quant à lui, au sommet de son art, jouant un Golaud porté au-delà de la jalousie qui le tenaille, et il parvient à élever son personnage et le drame dont il se fait le porte-étendard.

Sur les écrans, son interprétation plus théâtrale s’oppose délicieusement à une incarnation plus minimaliste, mais néanmoins vibrante de sa Mélisande au regard envoûtant, extrêmement bien servie par les vidéos. Le visage de Mélisande nous apparaît alors comme tout droit sorti d’un film de Jean Cocteau. De tous les interprètes, elle est celle qui incarne parfaitement cette «absence» de l’homme devant le symbole que prônait Maeterlinck, l’idée de «l’acteur-marionnette», de «statue de cire», qui laisse la place libre à la poésie des mots et la force des signes. Dans le rôle d’Yniold, Gabriel Szabo (un autre habitué de Lapointe) est renversant de justesse et d’intelligence.

Une autre des grandes forces du spectacle est définitivement l’unité de l’équipe derrière Christian Lapointe et qui semble avoir été poussée par un même élan. De là, sûrement, est issue l’impeccable esthétique de la pièce et la grande cohérence des éléments scénographiques qui se répondent. Toutes les composantes vibrent à l’unisson dans le décor de Geneviève Lizotte pour créer un ensemble de très haute tenue, des maquettes exceptionnelles réalisées par Claire Renaud, aux éclairages de Martin Sirois qui créent des tableaux mémorables, en passant par les compositions de Nicolas Basque à la conception sonore et les fameux costumes mi-trash, mi-chevalier.

On ressort donc de la représentation franchement subjugué par le génie de l’homme de théâtre qu’est Christian Lapointe, mais aussi saturé de toutes les incarnations qu’il nous a offertes et le peu d’aboutissement qu’auront reçu certaines d’entre elles. Au final, cette surstimulation des sens camoufle une création cérébrale, qu’on aurait souhaité plus maîtrisée, plus dépouillée peut-être, plus cohérente, certainement. Peut-être que ce n’est pas innocemment qu’elle nous rappelle ces journées que l’on passe à zapper d’une source de distraction à l’autre, sans jamais parvenir à poser notre attention.

Parce qu’au final, Christian Lapointe nous bouscule, d’une rupture à l’autre, et l’on ne peut que saluer l’audace et le je-m’en-foutisme de bon aloi qui l’habitent. Un grand metteur en scène et créateur? Oui, sans conteste. Au sommet de son art? Pas encore. Sa plus grande réussite est de nous donner envie d’aller vers Maeterlinck et de revoir encore du théâtre symboliste, parce qu’ici la pièce n’est pas totalement au service de Maeterlinck; c’est plutôt Maeterlinck qui est au service de la pièce. Malgré tout, oui, on y reviendra, sans l’ombre d’un doute, Lapointe nous confronte et c’est l’une des grandes qualités de son théâtre que de ne pas nous laisser indifférents.

C’est absolument un spectacle à voir cet hiver et on se prend à souhaiter revoir Lapointe avec moins de moyens.

La pièce «Pelléas et Mélisande» est présentée sur les planches du TNM jusqu’au 6 février 2016.

L'événement en photos

Par Yves Renaud

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