La pièce «Le Moine» au Bain St-Michel | Bible urbaine

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La pièce «Le Moine» au Bain St-Michel

La pièce «Le Moine» au Bain St-Michel

Théâtre de la tragédie et des pulsions meurtrières

Publié le 10 mai 2013 par Éric Dumais

Crédit photo : Philippe Nissaire

Après avoir présenté les productions Grand-Guignol (2011) et Grand-Guignol II (2012), le Théâtre de l’Entonnoir s’est imposé cette année un défi de taille: adapter pour la scène le roman gothique Le Moine, écrit en 1796 par Matthew Gregory Lewis. Frôlant les 90 minutes, la pièce, mise en scène et coadaptée par Louis-Philippe Labrèche, s’est avérée un franc succès malgré quelques petites maladresses au niveau stylistique.

Un coup les lumières tamisées, c’est un cillement à la limite du supportable qui a traversé les tympans des spectateurs présents, installant du coup une ambiance tendue et étrange. Puis, dissimulés sous un énorme filet, sept corps en mouvements se sont tortillés dans tous les sens, avançant péniblement sous les mailles de leur enveloppe comme des nouveau-nés quittant leur placenta douillet. Le spectateur se trouvait ensuite confronté à la nudité de sept êtres purs le fixant intensément, lesquels n’avaient aucune idée des tourments et déchirements qui les attendaient au bout de l’obscurité.

Les premières minutes de la pièce nous ont prouvé hors de tout doute que l’intention de Louis-Philippe Labrèche, à la base, était bien d’adapter fidèlement les grandes lignes du roman gothique, dit frénétique, tout en offrant au spectateur la chance de réfléchir sur les évènements se déroulant sous ses yeux. Le Moine, cent-trente-cinq ans après sa parution initiale, a déjà été adapté par le surréaliste français Antonin Artaud, puis par le Romain Carnelo Bene, qui a offert, dans le tournant des années 60, sa pièce qu’il a surnommée Le Rose et le Noir. C’est donc un melting-pot de ces trois visions que le Théâtre de l’Entonnoir nous offrait, hier soir, entre les murs du Bain St-Michel, à Montréal.

L’histoire est campée à Madrid, entre les murs d’un couvent hanté, où le vertueux Ambrosio (Jérémie Earp-Lavergne, l’exalté) envoûte à chaque discours ses disciples venus d’un peu partout. Stature imposante, nez aquilin, regard sombre mais enchanteur, l’homme d’Église est l’une des figures les plus respectées du milieu, en plus d’être en parfait contrôle de ses moyens. Mais l’arrivée de Mathilde (Isabelle Montpetit, la lubrique), cet être de cher et de plaisirs sensoriels, chamboulera l’équilibre mental d’Ambrosio qui connaîtra très vite les déchirements entre ses pensées lubriques et ses convictions morales. Parallèlement à cet épisode, Don Lorenzo (Gabriel Coutu, le rêveur), Don Raymond (Simon Fleury, l’imposant) et Agnès (Lilianne Fallon, l’éprise), confrontent leurs états d’âme dans une relation épistolaire malsaine, alors que la pauvre et voilée Antonia (Chantal Simard, la sombre beauté) vit tel un ermite prisonnier de sa pureté.

Il n’y a pas à dire, le Bain St-Michel est le lieu idéal pour donner vie à un conte aussi macabre que Le Moine. Les sept comédiens ont pris possession de cette ancienne piscine municipale, décorée d’un banc et de quelques vases de roses rouges pour l’occasion, en plus d’utiliser la partie supérieure, jadis destinée aux vestiaires des baigneurs, pour nous offrir un récit où les actes s’emboîtent à merveille. La rose rouge, symbole de l’amour et représentation du sang répandu par Jésus sur la croix, était omniprésente dans la pièce, s’offrant au regard du spectateur et d’Ambrosio comme une vilaine tentation de la chair.

Parfois écho à cause de la grandeur des lieux, le son se répercutait maladroitement à nos tympans, nous obligeant à froncer les sourcils en attente d’une soudaine accalmie. Fort heureusement, la musique à deux notes graves accompagnait uniquement les scènes tragiques, ce qui nous a permis de souffler un bon coup tout au long de la pièce. Malgré quelques petites maladresses au niveau stylistique (un pas de danse moderne peu convaincant entre Ambrosio et Mathilde, ce dernier qui s’accroche le pied contre un élément du décor dans une scène particulièrement intense, une Agnès fonçant tête première dans un rideau à la toute fin), ces petits accrochages n’ont que contribuer, au final, à rendre encore plus vivante cette adaptation autogérée par une équipe qui s’est donnée corps et âme à la réalisation de ce projet d’envergure.

Si le roman de Matthew Gregory Lewis est d’une lourdeur assommante en raison de son style hermétique et de ses envolées poétiques parfois exagérées, force est d’admettre que l’adaptation de Louis-Philippe Labrèche offrait hier soir une relecture claire et bien articulée d’un des textes phares de la littérature anglaise, équilibrant aussi avec professionnalisme des répliques solides qui ne sombraient jamais dans l’exagération. C’était, en somme, une adaptation fort réussie d’une tragédie humaine dont les fondements demeurent et demeureront toujours d’actualité.

Le Moine est présentée au Bain St Michel (5300, St-Dominique, à l’angle de la rue Maguire) jusqu’au 25 mai 2013. Les représentations ont lieu du jeudi au samedi à 20h et le mercredi 22 mai à 20h.

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