«Nymphomaniac» de Lars von Trier | Bible urbaine

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«Nymphomaniac» de Lars von Trier

«Nymphomaniac» de Lars von Trier

Le fantasme d’un paria

Publié le 27 mars 2014 par Ariane Thibault-Vanasse

Crédit photo : Métropole Films

Cinq heures de sexualité sauvage. Voilà ce qui pourrait bien qualifier le dernier opus du réalisateur danois Lars von Trier, Nymphomaniac. Faisant l’objet d’un véritable buzz marketing depuis maintenant deux ans, le film a mis la barre très haute et les attentes des cinéphages sont énormes. Or, Nymphomaniac est un pétard mouillé, une erreur de parcours dans la filmographique du prolifique cinéaste, bref, un orgasme abruptement interrompu.

Von Trier requiert à nouveau les services de l’actrice Charlotte Gainsbourg dans le rôle de Joe, une nymphomane qui raconte son histoire à un homme asexué, Seligman (Stellan Skarsgard), qui la trouve au beau milieu d’une ruelle et dans un piteux état. Divisé en deux parties, le film (écourté et censuré) relate les ébats de Joe, de la genèse de sa dépendance à sa déchéance. Mais le scénario fait défaut. Malgré les images à couper le souffle et l’abondance de métaphores visuelles réussies, l’histoire perd énormément de son souffle dans le deuxième volume. Et les scènes sexuelles sont crues. Très crues. Tellement graphiques même, que les acteurs ont des doublures qui oeuvrent dans l’industrie de la pornographie. Mais la mise en scène osée nuit aux propos du film, provoquant beaucoup d’esbroufe pour peu.

La jeune Joe, incarnée avec aplomb par l’actrice Stacy Martin qui campe son premier rôle au cinéma, éprouve certes un sentiment de solitude abyssal, mais demeure fière de sa nature perverse. Elle recherche l’amour en Jérôme (Shia LaBeouf), son patron, alors qu’il est également celui qui lui a ravi sa virginité à l’orée de l’adolescence, lui laissant un goût amer et la suite de Fibonacci en tête. Joe est un personnage paradoxal qui réflète l’ambivalence constante de l’histoire de Von Trier quant à la position à adopter sur son propre récit. Il se plaît aussi à semer un doute dans l’esprit du spectateur à savoir si l’histoire de Joe est bel et bien véridique. Certaines scènes semblent en effet arrangées avec le gars des vues, et ce, de manière volontaire. Presque comme un conte de fées très tordu.

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Nymphomaniac fait écho à Antichrist, autre production du cinéaste, et qui illustrait l’expérience sexuelle d’un couple formé par Charlotte Gainsbourg et de Willem Dafoe comme solution pour braver le deuil de leur enfant. Œuvre d’une grande puissance qui porte notamment un regard cruel sur la femme, Antichrist porte définitivement ombrage à Nymphomaniac. Autant une grande beauté s’échappait des scènes de violence d’Antichrist, autant les ébats très durs de Nymphomaniac sont pénibles à regarder. Lars von Trier oblige le spectateur à subir les fantasmes sexuels de Joe. Un peu à la manière de Michael Haneke qui prend un malin plaisir à rendre son public inconfortable et à le mener sur de fausses pistes, le réalisateur de Dancer in the Dark mène en bateau les gens dans la salle de cinéma.

Si certains propos à caractère féministe semblent ressortir de l’oeuvre (ce qui est en soit déroutant de la part d’un créateur dont la misogynie est sans cesse questionnée), apportant du même coup une piste de réflexion des plus intéressantes, les dernières minutes de second volume viennent rompre les jolies thèses. La femme est encore ici reléguée au rang d’objet qui n’a pas le contrôle sur son destin.

Nymphomaniac suinte tellement de significations de toutes sortes (on comprend ce qu’on veut bien comprendre) qu’il est en réalité vide de sens. C’est un étalage pédant d’allégories à la nymphomanie. La fonction première de cette oeuvre est de susciter un pied de nez à l’industrie du cinéma qui en a eu soupé des frasques provocantes du réalisateur danois. On se rappelle que Von Trier est désormais persona non grata au Festival de Canne suite à des propos racistes et antisémites. Nymphomaniac est une tache à la filmographie et à l’intelligence de Lars von Trier. Comme une vulgaire aventure d’un soir que l’on aimerait bien oublier le matin venu.

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