«La petite fille qui aimait trop les allumettes» de Simon Lavoie | Bible urbaine

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«La petite fille qui aimait trop les allumettes» de Simon Lavoie

«La petite fille qui aimait trop les allumettes» de Simon Lavoie

Le retour du cinéaste le plus radical du Québec

Publié le 11 novembre 2017 par Justin Charbonneau

Crédit photo : FunFilm Distribution

L'horreur et le suspense s'épanouissent dans la belle province grâce au talentueux réalisateur québécois Simon Lavoie avec son dernier long métrage La petite fille qui aimait trop les allumettes.

Ce cauchemar tourné en noir et blanc est l’incarnation du gothique québécois jusqu’au plus profond de ses racines. C’est un cinéma effrayant, artistique et littéraire, alors que Lavoie adapte librement le roman populaire de Gaétan Soucy et donne une interprétation complètement visuelle de son conte de folie.

Lavoie, la moitié du duo avec Mathieu Denis (Corbo), est le récipiendaire du lauréat du meilleur film canadien de l’année dernière au TIFF pour le très audacieux mais ô combien impressionnant Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau. Une fois de plus, Lavoie nous offre le long métrage canadien le plus formellement effronté du festival cette année. Les festivaliers ont été heureux de savoir que l’esprit artistique habilement tordu et dérangé se perpétue dans un film rebelle qui porte les saveurs de la société marginale et de l’avant-garde.

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L’œuvre de Lavoie raconte l’histoire d’une jeune fille (Marine Johnson) surnommée tout simplement «fils», qui a grandi comme si elle était un garçon tout le long de son enfance, mais qui a pris conscience de son sexe grâce à ses seins naissants et ses hormones bouillantes. Elle et son frère (Antoine L’Écuyer) vivent avec leur sinistre père (Jean-François Casabonne) dans une ferme isolée dans un milieu rural québécois. Leurs vêtements et leur maison rappellent la mode des premiers colons, mais lorsqu’une moto arrive à leur demeure et annonce un recensement, le mode de vie colonial de la petite fille ressemble rapidement à un confinement rural semblable à celui de Room (2015) de Lenny Abrahamson.

Grandissant sans aucune conscience du monde à l’extérieur de la ferme, la jeune fille apprend peu à peu à comprendre les abus qu’elle a subis dans le passé et la violence dont elle a besoin pour s’échapper. Comme le petit Jack dans Room, fils vit dans un environnement de perspectives déformées et de fantasmes renfermés. Mais alors que son monde a une géographie physique beaucoup plus grande contrairement aux quatre murs dans lesquels le vieux Nick garde Jack et sa mère en captivité, le monde de la petite fille est celui d’un isolement tout aussi restrictif et d’un contrôle étroitement surveillé. Notons la jeune Marine Johnson qui surprend avec sa performance captivante presque silencieuse qui transmet un maelström d’innocence perdue et de jeunesse torturée.

La petite fille qui aimait trop les allumettes s’inspire de la relation profondément enracinée du Québec avec l’Église catholique tandis que la jeune fille découvre de plus en plus le monde autour de la ferme qui dévoilera de terribles secrets sur son passé effacé. La société répressive et patriarcale pèse sur elle et son frère. Un viol brutal apparaît au début du film et, au fur et à mesure que le bébé grandit, le film de Lavoie présente au spectateur une famille qui se nourrit de l’intérieur en n’encourageant pas l’égalité des sexes et l’éducation sexuelle. C’est une descendance qui représente une sorte de mémoire cicatrisée enfermée dans une grange comme le «chiot» de cette famille détruit intrinsèquement. Les Soissons sont une famille macabre digne de l’arbre généalogique de Leatherface de la série Massacre à la tronçonneuse

Sur le plan narratif et thématique, la petite fille s’inscrit confortablement dans une tradition de films québécois rebelles qui interrogent le statu quo et remettent en question les normes, les pratiques et les valeurs qui fondent l’éthos provincial.

Esthétiquement, il y a peu de films comme celui-ci dans le cinéma québécois. La vision hypnotique et cauchemardesque de Lavoie se rapproche le plus du cinéma d’auteur en provenance d’Europe de l’Est, tout comme les films de genre contestés en Lettonie et en Estonie.

Le cinéaste est audacieux et visionnaire alors qu’il expérimente des lentilles, des perspectives et des points de vue en collaboration avec le directeur de la photographie Nicolas Canniccioni qui capture un paysage onirique fiévreux en noir et blanc.

La petite fille qui aimait trop les allumettes est une odyssée troublante qui désire donner un sens à un monde radicalement fragmenté.

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