«Zoom sur un classique»: Belle de jour de Luis Buñuel | Bible urbaine

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«Zoom sur un classique»: Belle de jour de Luis Buñuel

«Zoom sur un classique»: Belle de jour de Luis Buñuel

Un film empreint de désir, de trahison et de surréalisme, à la mémoire de Michel Piccoli

Publié le 27 mai 2020 par Olivier Du Ruisseau

Crédit photo : Photo à la une: image tirée de l'oeuvre «Belle de jour» de Luis Buñuel

La semaine dernière, on apprenait tristement la mort de Michel Piccoli, grand acteur du cinéma français décédé le 12 mai dernier. Ayant tourné sous la direction de Jean-Luc Godard, Leos Carax, Jean Renoir, Alain Resnais, Jacques Demy, Jean-Pierre Melville, Agnès Varda, et Alfred Hitchcock, il va sans dire que son parcours figure parmi les plus impressionnants de l’histoire du cinéma. On se souvient surtout de lui aujourd’hui pour ses rôles dans Le Mépris (1963) de Godard et Les choses de la vie (1970) de Claude Sautet, mais on gagnerait aussi à se souvenir de ses nombreuses collaborations avec Luis Buñuel. Zoom sur un classique où le rôle de l'acteur fait réfléchir à la place des femmes dans le cinéma de l'époque. Belle de jour (1967) demeure un film à la fois marquant, sensuel et énergisant.

Belle de jour, c’est le nom d’une fleur qui ne fleurit que pendant la journée, mais aussi le nom de Séverine (Catherine Deneuve) lorsqu’elle accueille des clients dans la maison close où elle se prostitue les après-midis de la semaine.

Adapté du roman du même nom de Joseph Kessel, le film met en scène les tribulations de cette jeune femme mariée qui a voulu cogner à la porte de la maison parisienne, éprise de fantasmes ignorés de son mari.

L’indiscutable savoir-faire de Buñuel s’attaque au monde des fantasmes

Belle de jour s’ouvre sur un plan fixe du couple de jeunes mariés, formé par Séverine et Pierre (Jean Sorel). On les aperçoit discutant tranquillement en balade en calèche au milieu d’un parc. Ils se regardent doucement. On entend des cloches et le vent dans les feuilles. Séverine et Pierre sont très élégants. Bonheur total. Puis, tout à coup, ils commencent à se chamailler. Pierre ordonne à Séverine de sortir de la calèche. Lorsqu’elle refuse, Pierre somme les deux cochers de lui venir en aide.  Soudain, Séverine se fait attacher à un arbre, bâillonnée, les vêtements déchirés. Elle se fait fouetter par les deux hommes, abandonnée par son mari…

«À quoi penses-tu Séverine», dit ensuite Pierre dans la scène suivante, devant un miroir où l’on voit aussi Séverine couchée sur le lit, dans la chambre à coucher du couple. On comprend alors que la scène d’introduction nous présentait l’un des nombreux fantasmes de Séverine.

On finira par en voir d’autres plus loin, plus surprenants les uns que les autres. Surprenants, parce que souvent comiques et absurdes, mais aussi parce qu’ils sont filmés et présentés de la même manière que toutes les autres scènes du film, et ce, jusqu’à ce qu’un personnage ou une réplique nous indique le contraire.

Buñuel, qui s’est fait connaître avec Un chien andalou (1929), co-écrit avec Salvador Dalí,  allie ici son penchant naturel pour le surréalisme au traitement du désir féminin.

Tout cela s’exécute à l’aide d’une habileté impressionnante au niveau du cadrage et des mouvements de la caméra. Les images bougent vite, dans toutes les directions. Le montage est rapide. On remarque quelques jump cuts rares mais efficaces. On s’imagine dans l’univers d’À bout de souffle (1960) ou si Godard avait voulu filmer des rêves… C’est tout le dynamisme et la subversion des classiques de la Nouvelle Vague.

Ceci dit, Luis Buñuel garde une signature esthétique qui lui est propre dans sa direction artistique. Cette dernière est d’ailleurs l’un des plus grands, sinon le plus grand atout de Belle de jour. Semblablement à Le Charme discret de la bourgeoisie (1972), on voit des costumes et des décors à la fois gracieux et élégants. Les textures et les couleurs crèvent l’écran, mais ne volent pas la vedette aux acteurs. Plutôt, ils les élèvent; ils rehaussent leurs performances et leur confèrent tout autant un charme de bourgeois typiques du cinéma français des années 60.

Belle de jour est d’une telle maîtrise technique qu’on en oublie même ses importantes lacunes scénaristiques. En effet, si on ne s’ennuie jamais en regardant le film, on se pose tout de même quelques questions. Par exemple, le parcours de Séverine tel qu’il nous est présenté manque de crédibilité.

Jeune mariée, Séverine s’ennuie. Elle est habitée par des fantasmes sadomasochistes de toutes sortes que son mari Pierre ne semble pas pouvoir assouvir. On comprend ensuite que certains de ces fantasmes remonteraient à l’enfance. Puis, un peu par hasard, alors que Séverine vient d’apprendre (naïvement) que les maisons closes existent encore à Paris (leur fermeture avait été ordonnée après la guerre), elle en trouve une. Elle commence à y travailler, avide de nouvelles expériences, de nouvelles sensations. Certes, une telle histoire est plausible, mais parait très abrupte et soudaine dans le film. Le cheminement psychologique de la protagoniste manque cruellement de profondeur. La passion de sa relation tordue et torride avec Marcel, un jeune client brigand, laisse aussi à désirer.

Heureusement, on devient tellement séduit par la beauté des images et la force de caractère et l’individualité des personnages, que la puissance de Belle de jour demeure.

Film polémique devenu film culte

Sorti en 1967, Belle de jour marque un point tournant dans l’histoire du cinéma. C’est la première fois qu’on s’intéresse aussi intimement au désir féminin dans un film à grand succès.

Belle de jour fait plus de deux millions d’entrées en France, et Catherine Deneuve deviendra l’une des actrices les plus en demande de tout le cinéma français. 

Le film fait pourtant polémique. Alors que la France de 1967 était en quelques sortes habituée à une certaine subversion des codes esthétiques de son cinéma, entamée entre autres par Godard et Truffaut, illustres têtes d’affiches de la Nouvelle Vague, elle l’était beaucoup moins à un tel renversement de ses codes moraux.

Dans Belle de jour, Séverine assume pleinement sa sexualité et en fait même sa principale quête. Historiquement, nous sommes juste avant le Summer of Love et Mai 68. Peut-être Belle de jour, le film, est-il arrivé comme un présage de la libération sexuelle à venir, et Belle de jour l’héroïne, comme une icône inspirante pour les femmes du féminisme de deuxième vague.

C’est probablement ce qui explique le mieux le statut culte du film aujourd’hui. Bien qu’on pourrait y trouver du sexisme en ce qui a trait aux rôles des genres clichés de certains personnages,  Belle de jour devrait être considéré avec davantage de nuances.

Belle de jour: icône féministe?

Il est vrai que Henri, le personnage de Michel Piccoli, par exemple, renvoie à certains stéréotypes. Ami du couple,  il couvre sans cesse Séverine de remarques désobligeantes, la voulant pour lui à tout pris. Il finit par être à l’origine d’un revirement de situation des plus dramatiques, lorsque client de la maison, il devient maître du destin du couple, ayant été confronté à la vie secrète de la protagoniste. 

Son rôle se déploie toutefois comme une porte d’entrée intéressante à une lecture féministe du film. On a d’abord l’impression que le dénouement (et le sort des femmes) se joue encore une fois entre les mains d’un homme arrogant. Mais il semblerait plutôt que Buñuel veuille nous faire réfléchir à l’absurdité de cette récurrence dans le cinéma français.

À la fin du film, Marcel, l’amant de Belle de jour, a tiré sur Pierre et l’a laissé paralysé en chaise roulante. Henri entre ensuite dans l’appartement de Séverine qui tente tant bien que mal d’aider son mari handicapé et de recoller les pièces de son mariage. Il annonce à Séverine qu’il va tout avouer à Pierre, jusqu’à présent complètement ignorant de la vie et des fantasmes de Belle de jour. Plutôt que de tenter de l’en empêcher, Séverine le laisse faire et refuse d’assister à la conversation. Elle se ferme les feux. Après sa conversation, Henri quitte l’appartement et laisse Pierre en pleurs. Séverine vient de rejoindre son mari et fait de la broderie devant lui. On assiste, à la dernière scène, à son ultime fantasme, où Pierre reprend ses forces et l’enlace.

Ainsi, comme Belle de jour, Buñuel ferme les yeux sur les conventions sexistes du cinéma français. Il nous présente un dénouement théoriquement moralisateur, certes, puisque Séverine perd son mari et son amant à la recherche de ses fantasmes,  mais en pratique, on constate que ce sont les rêves de Belle de jour qui furent les plus décisifs, et que, justement, ils ne sont demeurés que des rêves, au même rang que l’émancipation féminine dans le cinéma de l’époque.

Jean-Claude Carrière, co-scénariste, a justement affirmé, dans une entrevue accordée à Criterion que «la seule réalité, dans le film, se trouve dans les rêves». Ce dernier a même répondu à des préoccupations féministes que l’ont pourrait avoir aujourd’hui quant aux enjeux de la représentation et au regard masculin, ou male gaze, au cinéma. Il dit: «Tous les rêves dans le film nous ont été racontés par des femmes. Nous n’oserions jamais inventer l’érotisme féminin».

Belle de jour n’est certainement pas le meilleur film français de son époque, mais il mérite tout de même qu’on s’y intéresse, ne serait-ce que pour s’imprégner de toute la force symbolique et féministe de sa protagoniste, merveilleusement incarnée par la légende Deneuve. En prime, on y découvre l’humour mordant de Buñuel, mené par une esthétique charmante et maîtrisée.

Pour consulter nos précédentes chroniques «Zoom sur un classique» et ainsi avoir votre dose bihebdomadaire de septième art, suivez le www.labibleurbaine.com/Zoom-sur-un-classique.

Belle de jour de Luis Buñuel en images

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