Le collectif «Abécédaire du féminisme» aux Éditions Somme toute – Bible urbaine

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Le collectif «Abécédaire du féminisme» aux Éditions Somme toute

Le collectif «Abécédaire du féminisme» aux Éditions Somme toute

Parce que rien n'est gagné, surtout pas en 2016

Publié le 9 novembre 2016 par Isabelle Léger

Crédit photo : Éditions Somme toute

Nelly Arcand, avortement, banalisation, Florence Bird, Mark Carney, Louise Dupré, Henrietta Edwards, épilation, Femen, fesses, point G, grosse, homme, honneur, hystérie, indépendance, intersectionnalité, jupe-culotte, khôl, laveuse, lutte, Malala, mère, Pascale Navarro, olympiennes, commission OPPAL, ovulation, patriarcat, Lise Payette, Québec, queer, réalisatrices, régime, rémunération, sang, Thérèse Casgrain, Sophie Thibault, université, utérus, vieillesse, viol, Wapikoni, Yvettes, génération Z, zombie. Mais pas Sue Montgomery, malheureusement.

Pourquoi la journaliste ne figure-t-elle pas dans L’Abécédaire du féminisme publié cet automne aux Éditions Somme toute? Parce qu’il est issu d’un segment radiophonique tenu durant l’année 2013-2014 de l’émission Plus on est de fous plus on lit, animée par Marie-Louise-Arsenault et diffusée sur les ondes de Radio-Canada.

Le mouvement de masse «agression non dénoncée», lancé par Sue Montgomery,n’avait pas encore eu lieu. L’automne 2013, rappelons-le, c’était un an avant le scandale Gomeshi. Et bien avant qu’une certaine ministre sans envergure ni culture affirme textuellement ne pas être féministe tout en occupant la fonction de responsable de la condition féminine au gouvernement.

En 2016, néanmoins, au moment de publier un ouvrage sur le sujet, il aurait été avisé de revoir quelque peu le contenu à la lumière des évènements survenus dans cet intervalle de trois ans. Il y aurait eu plus à gagner qu’à perdre dans une mise à jour des entrées, sans sacrifier le ton ni l’essence du segment radiophonique.

Des féministes phares et des sujets d’actualité

Pour chaque lettre de l’alphabet, trois mots ou noms propres sont définis ou présentés. Comme la première mouture avait été livrée oralement par l’une ou l’autre des 24 participantes (en fait, 23 femmes et un homme), la recherchiste Noémie Désilets-Courteau a restructuré et étoffé les définitions et explications. Il en résulte un ouvrage bien écrit, instructif, parfois redondant mais généralement représentatif du sujet et de notre temps.

Sur les 78 entrées, 21 sont occupées par des femmes (et 1 par un homme), des personnalités plus ou moins connues qui ont, directement ou indirectement, influencé le mouvement féministe au Canada ou qui lui ont donné une voix. Thérèse Casgrain, Lise Payette et Janette Bertrand étaient des incontournables, et il est heureux, justement, que les participantes n’aient pas craint la facilité en les citant. Mais outre ces monuments, des pages sont consacrées à des femmes ayant bouleversé l’ordre établi par leur audace, leurs revendications et leur ténacité, voire leur refus d’obtempérer; on nomme aussi des journalistes et des écrivaines, ainsi que quelques groupes d’action sociale et politique, actuels ou passés.

Au cœur du discours féministe se trouvent deux questions fondamentales, celle de la discrimination et celle de l’objectivation du corps. Il n’est donc pas étonnant que ces sujets soient abordés sous plusieurs angles. Sur le thème de la parité financière et de la discrimination professionnelle, on trouve une bonne vingtaine de termes allant de blonde (conjointe) à union (de fait), en passant par rémunération, indépendance, quotas. En élargissant un peu au rôle de la femme, on trouve mère, utérus, ovulation, laveuse, patriarcat. La dictature de la beauté ressort aussi par un éventail bien garni de termes. Autre signe des temps, une dizaine d’entrées traitent de la situation des femmes autochtones ou la mentionnent. C’est significatif.

Un mode de sélection imparfait

La mécanique de construction de l’abécédaire reposait sur une certaine spontanéité dans le choix des termes, certes, mais une spontanéité contrainte par l’attribution des lettres aux diverses participantes au cours de l’année. C’est ainsi, par exemple, qu’une participante à qui on avait attribué la lettre K a choisi le mot «kamikaze» pour parler de cyberintimidation et de harcèlement – tenir des propos féministes, c’est être kamikaze. Disons. C’est la nature évolutive du projet, qui n’était pas destiné, au départ, à être publié, qui a donné lieu à quelques pirouettes de la sorte.

Il apparaît, néanmoins, qu’une direction un peu plus serrée en cours de route aurait pu permettre une certaine vue d’ensemble prospective et éviter des quasi-doublons. Même en admettant qu’un ouvrage sur un sujet aussi circonscrit que le féminisme comprendrait nécessairement des recoupements, on aurait pu et dû éviter des redondances comme égal et inégalités, régime et Weight Watchers, garderie et Programme national de garde pour enfants, point G et jouissance.

La majorité des entrées sont instructives, car l’histoire récente est peu enseignée, encore moins celle des mouvements sociaux. La lecture permet de mesurer le chemin parcouru et de prendre acte de la fragilité de nos acquis. En cet automne de pussy grab et autres frasques, qu’on croyait dépassées, provenant d’élus ou d’autres détenteurs de pouvoir, force est de constater que l’histoire semble condamnée à se répéter et les abus, à continuer de sévir. Bien documenté, Abécédaire du féminisme est un livre pertinent et utile, en dépit de ses quelques défauts. Le jour où ce mouvement sera définitivement révolu et rendu obsolète n’est malheureusement pas encore arrivé.

Abécédaire du féminisme, aux Éditions Somme toute, idée originale de Marie-Louise Arsenault, textes de Noémie Désilets-Courteau, illustrations de Sarah Marcotte-Boislard.

Les 23 collaboratrices: Manon Barbeau, Josée Blanchette, Fanny Britt, Karen Cho, Nathalie Collard, Alexia Conradi, Martine Delvaux, Raphaëlle Derome, Louise Dupré, Rima Elkouri, Brigitte Haentjens, Louise Harel, Aurélie Lanctôt, Fadwa Lapierre, Hada Lopez, Judith Lussier, Bochra Manaï, Monia Mazigh, Julie Miville-Dechêne, Melissa Mollen-Dupuis, Mélissa Verreault, Cathy Wong, Nadia Zouaoui. Le collaborateur: Ianik Marcil.

«Abécédaire du féminisme», Éditions Somme toute, 27,95 $.

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