«Dans la peau de...» Marie-Josée Riverin, exploratrice du rapport à soi et aux autres | Bible urbaine

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«Dans la peau de…» Marie-Josée Riverin, exploratrice du rapport à soi et aux autres

«Dans la peau de…» Marie-Josée Riverin, exploratrice du rapport à soi et aux autres

Une entrée sur la scène littéraire avec «Les pièces tombées»

Publié le 14 février 2020 par Éric Dumais

Crédit photo : Nicolas Tayaout

Chaque semaine, tous les vendredis, Bible urbaine pose 5 questions à un artiste ou à un artisan de la culture afin d’en connaître un peu plus sur la personne interviewée et de permettre au lecteur d’être dans sa peau, l’espace d’un instant. Cette semaine, nous avons interviewé Marie-Josée Riverin, qui fait son entrée sur la scène littéraire avec son premier roman Les pièces tombées, sorti ce 12 février aux Éditions XYZ.

Marie-Josée, on n’avait encore jamais entendu ton nom circuler jusqu’à aujourd’hui! Peux-tu nous parler un peu de toi: d’où viens-tu et quelles ont été les grandes lignes de ton parcours?

«Ma biographie, en quelques mots: Je suis née à Chicoutimi et j’ai grandi à Sorel. J’habite maintenant à Montréal, où j’enseigne la littérature au cégep. Dès que j’ai un peu de temps, j’écris.»

«Effectivement, c’est tout nouveau que mon nom «circule»! Bientôt, mon livre sera en vente en librairie et des inconnus vont l’acheter. Ça fait un drôle d’effet de penser que tant de gens vont entrer dans l’univers que j’ai construit, et qui, jusque-là, était un lieu que j’étais seule à visiter. J’ai tout de même travaillé sur Les pièces tombées pendant six ans! J’ai eu la chance de trouver une éditrice (Myriam Caron Belzile) avec qui la collaboration a été vraiment enrichissante. Elle a su comprendre mon roman mieux que moi-même. Ce livre que j’ai enfin terminé en décembre et que j’ai maintenant entre les mains, avec son beau papier et mon nom sur la couverture… j’en suis vraiment fière.»

On sait par contre que tu as fait une maîtrise en études littéraires à l’UQAM. D’où t’est venue ta passion pour les livres, et comment l’as-tu entretenue jusqu’à faire des études supérieures dans ce domaine?

«Il m’est arrivé d’avoir des petits projets d’écriture quand j’étais enfant ou adolescente. Je me souviens, par exemple, d’avoir écrit une nouvelle fantastique à l’âge de douze ans; je m’étais lancée là-dedans avec beaucoup de sérieux! Mais je ne lisais pas beaucoup. C’est au cégep que j’ai commencé à apprécier la littérature à travers des auteurs comme Anne Hébert, Alessandro Baricco, Monique Proulx, Nelly Arcan. Pour un projet de fin d’études en Arts et Lettres au Cégep de Sorel-Tracy, j’ai écrit un petit recueil de courtes nouvelles, inspirées d’images. Il y a eu par la suite un laps de temps avant que je me remette à écrire.»

«J’ai voyagé, puis je me suis installée en France pendant quelques années, où j’ai fait du maraîchage biologique. Pour rentrer au bercail, il me fallait un projet; je ne savais pas trop quoi faire! Je m’intéressais aussi à la psychologie et aux arts visuels. J’ai finalement décidé d’entreprendre des études en littérature, en me disant que je pourrais peut-être bien enseigner au cégep. Ce fut un parcours rempli d’incertitude; même une fois admise à la maîtrise en création littéraire, j’avais toujours le syndrome de l’imposteur. Mais je suis tenace! Je me suis lancée dans un projet de roman, et tant qu’à l’avoir commencé, il fallait que je le finisse.»

Ton tout premier roman, Les pièces tombées, vient de paraître aux Éditions XYZ ce 12 février. Peux-tu nous en dire plus sur ce livre «au style littéraire lucide et déstabilisant»? Qui sont les personnages qui peuplent ton histoire et que souhaitais-tu dépeindre?

«J’ai créé chacun de mes trois personnages à partir d’une «situation clé», selon la définition de Milan Kundera, dans L’insoutenable légèreté de l’être. C’est une situation dans laquelle je les ai imaginés au départ et qui a défini leur «code existentiel», ou ce que j’avais envie d’explorer à travers eux.»

«Le personnage de Michel est né de la situation suivante: il est assis sur sa chaise de bureau et, las, il regarde pour la xième fois de la journée une vidéo pornographique. Le personnage d’Alexandrine, quant à elle, est devant son miroir et scrute son reflet avec un sentiment mêlé de satisfaction et d’angoisse. Car elle voit deux visages: le nouveau, parfaitement retouché, et celui qu’elle aurait si elle n’avait pas entrepris une lutte contre le moindre défaut, le moindre signe de vieillesse. Le couple vit sous le même toit, mais ne communique pas.»

Ce que j’ai voulu explorer à travers eux, c’est un certain rapport à soi: au corps, à l’image (celle qu’on regarde et celle qu’on projette), au fantasme, à la jouissance; mais aussi un rapport à l’autre. Les relations entre mes trois personnages sont marquées par les silences, les non-dits, les fausses interprétations.»

«Un autre personnage fait son apparition au fil du roman. C’est une femme de ménage, que le personnage de Michel va recruter en plaçant une petite annonce sur internet. Elle s’intéresse curieusement au couple. Peu à peu, elle va additionner les gestes intrusifs, un peu comme Boucle d’or, qui mange la soupe de bébé ours et qui s’endort dans son lit. Elle aime se placer exactement là où il ne faut pas, comme pour repousser les limites de l’étrangeté.»

Dans Les pièces tombées, tu fais donc alternativement parler les deux personnes en couple (Michel et Alexandrine), ainsi que leur «petite femme de ménage» nouvellement recrutée. Pourquoi avoir choisi d’écrire un roman à trois voix?

«La raison pour laquelle j’ai choisi de construire mon roman en trois parties, avec des personnages-narrateurs différents, c’est que cette forme-là permet une multiplicité de points de vue. La première partie est centrée sur le personnage masculin. C’est à travers son regard à lui que les deux autres personnages sont d’abord vus. Ensuite, quand on passe à la deuxième partie, on entre dans l’univers de sa «douce moitié» où elle apparait sous un nouvel éclairage. C’est la même chose pour la femme de ménage qui a elle aussi sa propre voix. En passant d’une perspective à une autre, on découvre la distance qui sépare les personnages et les malentendus. La forme à trois voix m’a permis de jouer avec certains motifs, certaines situations, sur lesquels je pouvais revenir en y jetant un nouvel éclairage. Au final, c’est ce jeu de perspectives et les dévoilements qu’il entraîne qui fait l’intrigue.»

Si tu avais carte blanche, peu importe le lieu et l’époque, quel.le auteur.trice aimerais-tu rencontrer lors d’un souper, et de quoi aimerais-tu parler avec cette personne?

«J’aimerais bien rencontrer Elfriede Jelinek, une auteure autrichienne que j’aime beaucoup. Elle est connue surtout pour son roman La pianiste (1983), qui a fait l’objet d’une adaptation cinématographique par Michael Haneke en 2002. Dans ce roman, Erika, une professeure de piano dans la trentaine, a une relation des plus étranges avec sa mère, avec qui elle habite encore et qui continue de surveiller ses allées et venues, de même que sa vie sexuelle, comme si c’était encore une enfant. Mais, en cachette, Erika va au peep-show et entretient une liaison avec l’un de ses jeunes étudiants.»

«Ce personnage féminin est tout à fait hors du commun. Mais c’est avant tout le style de l’autrice qui suscite mon admiration. Chacune des phrases de ce livre est percutante. J’aime la façon dont elle mêle la violence et l’humour. De quoi aimerais-je parler avec elle? Quand elle a reçu le prix Nobel de littérature en 2004, elle a refusé de se rendre à la cérémonie traditionnelle, affirmant qu’elle souffrait de phobie sociale. Je ne crois donc pas, malheureusement, qu’elle accepterait un rendez-vous avec moi…»

Pour découvrir nos précédentes chroniques «Dans la peau de…», visitez le www.labibleurbaine.com/nos-series/dans-la-peau-de.

*Cet article a été produit en collaboration avec les Éditions XYZ.

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