«Dans la peau de…» Rosalie Lessard, poétesse qui apaise les mémoires, les coeurs et les corps | Bible urbaine

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«Dans la peau de…» Rosalie Lessard, poétesse qui apaise les mémoires, les coeurs et les corps

«Dans la peau de…» Rosalie Lessard, poétesse qui apaise les mémoires, les coeurs et les corps

La poésie comme un cube Rubik du cœur humain et de la langue

Publié le 13 novembre 2020 par Mathilde Recly

Crédit photo : Béatrice Vézina-Bouchard

Chaque semaine, tous les vendredis, Bible urbaine pose 5 questions à un artiste ou à un artisan de la culture afin d’en connaître un peu plus sur la personne interviewée et de permettre au lecteur d’être dans sa peau, l’espace d’un instant. Cette semaine, nous avons interviewé Rosalie Lessard, poétesse dont le dernier recueil Les îles Phoenix est paru ce 14 octobre aux Éditions du Noroît.

Rosalie, tu as déjà quatre recueils de poèmes à ton actif – qui ont d’ailleurs tous reçu de très belles distinctions et de bons échos! D’où est née cette passion pour la littérature et, plus spécifiquement, pour la poésie?

«La bibliothèque de mes parents contenait plusieurs livres de poésie. Quand j’avais 14 ans, à la fin de l’hiver, la dépression saisonnière, le hasard ou la curiosité m’a fait entreprendre la lecture des Poèmes d’Anne Hébert. Le sens obscur des «Petites villes» et de «La fille maigre» m’a d’abord échappé. Je me targuais alors de ne pas être trop bête, mais l’œuvre d’Hébert semblait vouloir m’infliger une cuisante leçon de modestie… Car elle me résistait.»

«Renfrognée, j’ai refermé l’ouvrage… pour l’ouvrir à nouveau dès le lendemain. En douce, la magie avait opéré. J’étais happée par ce mystère, ces problèmes à résoudre qu’on nommait poèmes, ces bijoux de complexité et d’intensité, ces cubes Rubik du cœur humain et de la langue. L’obscurité de ce langage, bien vite, je me suis mise à en saisir le rythme, la beauté et la profondeur. Plus encore, je me suis mise à penser que ce que j’avais d’abord pris pour un code secret indéchiffrable, une langue étrangère intraduisible, c’était en fait ma langue.» 

Par ailleurs, tu es également enseignante en littérature au collégial. Qu’est-ce qui te plaît dans cette profession? Dis-nous ce que tu aimes particulièrement dans le fait de partager ton savoir littéraire.

«J’aime la complicité qui se noue avec les étudiant.e.s autour de la lecture des textes que nous travaillons ensemble. C’est ce lien qui est, pour moi, le plus précieux. J’aime apprendre à les connaître à partir de leurs réflexions, celles qu’ils.elles font sur les choix de Jane Eyre, sur la beauté d’une image de Marie Uguay ou sur l’architecture d’un roman de Toni Morrison. J’aime assister aux coups de cœur et aux coups de gueule; je me trouve privilégiée lorsqu’on m’en fait part, lorsque la confiance permet cela.»

«J’aime aussi aider mes étudiant.e.s à se forger une conscience politique, un bagage historique, un esprit critique. Rien n’est pour moi plus beau que d’observer ces jeunes femmes et ces jeunes hommes changer et grandir au contact d’œuvres littéraires qui les touchent. Je ne me lasse pas de ce spectacle. Mon chum, lui, se lasse un peu de m’entendre en parler, session après session, presque tous les jours.»

Le 14 octobre, ton plus récent recueil Les îles Phoenix est paru aux Éditions du Noroît. Tu y abordes l’histoire d’Amelia Earhart, une aviatrice américaine ayant survécu à un crash d’avion sur les fameuses Îles Phoenix, alors qu’elle était partie faire le tour du monde. On comprend que cet accident l’a laissée profondément traumatisée et marquée, avec des blessures à guérir. Peux-tu nous expliquer plus en détails les thématiques et l’éventail d’émotions que tu abordes à travers les poèmes qui constituent ce livre? 

«C’est un livre qui raconte des vies brûlées par différentes formes de violence. Ces vies, ce sont parfois celles de femmes dont je suis très proche – ma mère, mes grands-mères, des amies; dans d’autres cas, je parle de femmes et d’hommes sur lesquel.le.s j’ai lu et qui m’ont éblouie. Ils et elles ont dû composer avec des traumas. Tous.tes ont trouvé des façons de transformer les terres brûlées de leur intériorité en îles douces, verdoyantes.»

«Il est donc ici question de douleur, de mémoire hantée, de survivance, de lutte, de résistance, de résilience. Pour parler de cela, je raconte par exemple les vies, réelles et imaginées, de Monica Seles, d’Annick Kayitesi, d’Ellen Ripley, d’Eleanor, de Vera Jarach, de Sylvia Plath. C’est un recueil dur, mais qui, je l’espère, laisse poindre la lumière.»

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On peut également lire que Les îles Phoenix oscille entre les genres biographique et autobiographique. Dis-nous tout: dans ce livre, quel est le parallèle à faire avec ta propre vie?

«Dans «Le lac des cygnes», qui est moins un poème sur le célèbre ballet de Tchaïkovsky qu’une réflexion sur la culture du viol, je parle de la relation abusive que j’ai vécue. Il en est également question dans le poème «Moi aussi». Plusieurs autres poèmes du recueil recèlent des traces du trauma que cette violence à caractère sexuel a entraîné. C’est ce vécu souffrant qui m’a, en 2016, amenée à m’interroger sur celui de femmes et d’hommes qui avaient dû apprendre, comme moi, à apaiser une mémoire, un cœur et un corps parasités par la peur, la colère et la honte.»

«Plusieurs de mes personnages ont vécu des traumas indicibles, ont survécu au pire. Je ne place pas nos vécus en parallèle, du moins j’espère ne pas le faire. J’ai essayé de préserver l’intégrité de chaque expérience et de la raconter avec délicatesse, sans tout ramener à moi. Un crash n’a en soi rien de commun avec un génocide, le racisme systémique ou la violence conjugale… C’est important de distinguer chaque expérience, unique. Toutefois, les séquelles laissées par ces violences se ressemblent souvent.»

«Ce sont les blessures, ici, qui parfois s’apparentent, de près ou de loin: la difficulté à aimer et à faire confiance, la perte de foi en l’humain, l’hypervigilance qui peut reconduire le cycle de la violence, la peur menant à l’évitement, la mémoire à l’arrêt ou trouée, les comportements d’autodestruction… Chaque poème évoque ces blessures, toujours semblables et différentes.» 

Sortons un instant de la réalité et du contexte actuel: si tu pouvais organiser un grand souper à la maison et que tout était réalisable, dans le meilleur des mondes, quel.s auteurs.trices inviterais-tu à table, et de quoi parleriez-vous ensemble le temps d’un bon repas?

«Si tout à coup les restrictions imposées par le confinement étaient levées, ce sont mes amies d’amour que j’aurais le goût d’inviter à souper! Maintenant, si on imagine qu’elles sont toutes prises… je ne cracherais pas sur une tablée réunissant des écrivaines leur ressemblant: quelques féministes d’ici et d’ailleurs, qui ont autant d’humour que de cœur et d’opinions affirmées, et qui parleraient certainement, ces jours-ci, du droit à l’avortement aux États-Unis, du dernier essai de Daphné B., du film La déesse des mouches à feu, de télé, d’enfants, de bouffe et d’horticulture. Pourquoi pas inviter Roxane Gay, Fanny Britt, Alexia Bürger, Lola Lafon, Louise Dupré, Chimamanda Ngozi Adichie…»

Pour découvrir nos précédentes chroniques «Dans la peau de…», visitez le www.labibleurbaine.com/nos-series/dans-la-peau-de.

*Cet article a été produit en collaboration avec les Éditions du Noroît.

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