«Détails et Dédales» de Catherine Voyer-Léger | Bible urbaine

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«Détails et Dédales» de Catherine Voyer-Léger

«Détails et Dédales» de Catherine Voyer-Léger

Les bénéfices du doute

Publié le 25 février 2013 par Luba Markovskaia

Crédit photo : Hamac

La collection Hamac-Carnets des éditions Hamac est vouée à la publication de blogues, ce qui soulève en soi des questions intéressantes sur l’effet du passage d’un format à un autre sur le texte et sur sa réception. Dans le cas de Détails et dédales de Catherine Voyer-Léger, une blogueuse avec une formation en sciences politiques branchée sur l’actualité, ce transfert est tout à fait pertinent, puisque la réflexion de l’auteure, tout en portant sur des faits d’actualité, parvient à tous les coups à rejoindre l’universel.

Rebondissant sur un détail du quotidien pour se propulser dans les dédales de la pensée critique, ses chroniques deviennent des essais, au sens premier du terme, celui de Montaigne: une pensée inachevée habitée par le doute constant qui s’exerce en s’essayant sans cesse, en visant constamment l’honnêteté et la nuance. Une pensée qui s’examine, également, qui cherche à comprendre ses propres mécanismes comme celles du discours social. Car le livre issu du blogue de Catherine Voyer-Léger, dont les billets d’humeur sont rédigés au fil des coups de gueule et des interrogations, s’organise entre deux pôles, «Détails» et «Dédales», qui soulignent bien la tension à partir de laquelle s’écrit la pensée de l’auteure, celle entre le moi et le monde.

Dans la partie «Détails», Catherine Voyer-Léger s’attaque à nos axiomes collectifs, ceux sur lesquels nous basons le discours figé et les idées reçues auxquelles personne n’échappe. L’auteure ressent intimement cet écueil, puisqu’elle déconstruit avant tout ses a priori, cherche à comprendre ses propres malaises et ne se place jamais au-dessus du débat. Pourfendeuse de psycho-pop au profit d’une réflexion sociale généralisée, analyste des mouvements lents, méfiante tant devant le jovialisme que le défaitisme, Catherine Voyer-Léger scrute la langue et ses implications et étudie nos représentations collectives, en imagologue avertie. Du foulard musulman à la téléréalité, en passant par la place de la critique et le discours sur les femmes, Catherine Voyer-Léger dévoile les soubassements souvent inquiétants de nos généralisations. Il est évident, à la lire, que sa pensée ne précède pas son écriture, mais que l’écriture est la modalité même de sa réflexion et de son rapport au monde. La clarté de la pensée de l’auteure a pour effet d’éclipser l’efficacité travaillée de son style d’écriture, son sens du rythme et de la phrase coup de poing.

Dans la partie «Dédales», l’écriture a davantage ce qu’on appellerait, parfois avec une pointe de dédain, une fonction thérapeutique. Catherine Voyer-Léger flirte sciemment avec la frontière, mouvante et poreuse, entre soi et le monde, entre l’intimité et «ce qui se dit» en public. Elle cherche à remettre en question la définition communément admise de ces catégories, et prône une écriture résolument personnelle qui vise l’ouverture à l’autre par un processus d’identification. La question de l’identification semble en effet cruciale pour l’auteure, comme en témoignent ses propres lectures qui passent souvent par l’affect de la reconnaissance de soi. Paradoxalement, je dirais que je ne m’identifie pas vraiment aux vertus de l’identification, et que cette posture qui consiste à rejeter la notion de pudeur comme étant une construction ne me convainc pas tout à fait. Il faut dire que l’auteure remporte son pari, et que si elle joue avec les limites d’un certain exhibitionnisme, elle n’y sombre jamais, grâce à la part critique de sa réflexion.

Détails et dédales demeurera dans ma petite bibliothèque de salle de bain, comme le suggère l’auteure lorsqu’elle qualifie son livre de «livre de salle de bain intelligent». Il y restera comme ouvrage de référence, non pas de faits ou d’arguments précis, mais de tout un regard critique et nuancé, à la fois engagé et tempéré, sur les débats qui animent notre société. Il représente pour moi l’attitude de recul idéale qu’on aimerait tant avoir en tout temps mais qui nous échappe trop souvent lorsqu’on s’engage dans des débats émotifs, et dont le carnet de CVL constituera un sage rappel. Et puis il ne faudra pas oublier la part de poésie discrète de sa plume, si bien dissimulée derrière les prémisses fortes des textes, et à laquelle il faudra revenir.

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