En réponse à l’article «Est-ce que le monde de l’édition québécois boude le livre numérique?» | Bible urbaine

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En réponse à l’article «Est-ce que le monde de l’édition québécois boude le livre numérique?»

En réponse à l’article «Est-ce que le monde de l’édition québécois boude le livre numérique?»

Pour avoir une vision d'ensemble du phénomène

Publié le 22 janvier 2015 par Bible urbaine

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La semaine dernière, Charlotte Mercille a publié un article intitulé Est-ce que le monde de l’édition québécois boude le livre numérique?, à travers lequel notre collaboratrice dressait un portrait général du monde de l'édition au Québec, tout en s'indignant de l'absence de romans québécois en vente en format numérique. Stéfanie Beauregard, Frédéricke Blouin, Élise Brouard, Marie-Pascale Danis, Gabrielle Dubé, Marie-Julie Flagothier, Baptiste Jublot et Chloé Leduc-Bélanger, étudiantes et étudiants du DESS en Édition de l’Université de Sherbrooke, nous ont écrit pour nous proposer une vision plus nuancée de la chose. Nous avons donc accepté de publier leur article, parce qu'il offre un éclairage réel de la «vraie» situation du livre numérique au Québec.

Vivement interpellés par l’article de Charlotte Mercille intitulé Est-ce que le monde de l’édition québécois boude le livre numérique?, paru le 13 janvier dernier sur le site de Bible urbaine, nous souhaitons proposer un portrait un peu plus nuancé de l’état de l’édition numérique au Québec. S’il est vrai que le livre numérique tarde à s’imposer comme format de prédilection pour la lecture d’œuvres littéraires, ce n’est pas parce que les éditeurs sont de mauvaise foi, comme semble le suggérer l’analyse de l’auteure. Regardons de plus près les arguments présentés.

Malgré le fait que des éditeurs québécois utilisent Amazon et iTunes pour vendre leurs livres, le plus grand détaillant de livres numériques au Québec reste Archambault (1), qui s’est imposé comme chef de file dès les premiers jours de la création de l’Entrepôt numérique. Le Québec, cette nation de Gaulois dans un empire romain, a toujours préféré la souveraineté de ses institutions à la soumission de celles-ci aux intérêts économiques américains. Pas étonnant, donc, que les éditeurs ne tiennent pas à faire affaire avec des géants tels Amazon qui, on l’a vu avec le conflit qui l’opposait à Hachette, cherchent à forcer les éditeurs à vendre leurs publications au plus bas prix possible pour mieux casser la compétition (2).

Parlant de prix, il est curieux de comparer le rabais consenti sur un best-seller international qui profite de la visibilité exceptionnelle que lui procure la sortie d’un film dont il est l’inspiration – en l’occurrence, Wild de Cheryl Strayed – avec celui accordé sur les productions québécoises, qui ne bénéficient que d’un marché de quelques 8 millions d’habitants, sur lesquels la moitié des adultes ne possède pas les compétences de lecture nécessaires pour apprécier la prose littéraire (3). On semble également oublier que l’impression d’un livre vaut pour environ 20% du coût de celui-ci – et non pas 70 %, soit le rabais sur Wild –, et que la création et la gestion des copies numériques d’un livre entraînent des dépenses supplémentaires et demandent un savoir-faire que les éditeurs québécois ne peuvent pas toujours se payer (4). Ce n’est pas parce que la copie d’un livre est immatérielle que celle-ci n’a rien coûté à produire et que les auteurs, éditeurs et autres artisans qui ont œuvré à sa création et à sa diffusion ne méritent pas d’être payés décemment.

Quels lecteurs pour le livre numérique?

L’intérêt pour le livre numérique se révèle faible: un sondage de la BTLF (5) indique que seulement 14 % des sondés ont acheté un livre numérique en 2013 et qu’au moins la moitié des lecteurs d’ouvrages imprimés boudent le numérique. Ainsi, le livrel ne représente à l’heure actuelle que 4 à 5 % des ventes totales d’ouvrages au Québec (6). Est-ce à cause d’une offre trop restreinte ou d’une demande marginale ? Un peu des deux à coup sûr. Il ne faut pas non plus ignorer les barrières technologiques qui accompagnent le numérique et contribuent à retarder son adoption (difficultés à l’utilisation, compatibilité entre les formats et les appareils de lecture, obsolescence programmée, etc.). Dans tous les cas, il s’avère injuste de blâmer les seuls éditeurs pour le faible taux de pénétration du livre numérique au Québec, d’autant plus que le nombre de titres dématérialisés disponibles est en progression constante et ininterrompue (il suffit d’aller consulter les catalogues numériques des agrégateurs québécois pour s’en convaincre).

S’il est vrai que la plupart des maisons d’éditions sont «branchées par intraveineuses aux subventions gouvernementales», pour reprendre la formulation de l’auteure, il n’en demeure pas moins qu’il est curieux de s’attendre à ce que celles-ci développent un tout nouveau secteur de marché avec encore moins d’argent, austérité oblige. Tout comme les gouvernements choisissent de financer la santé, l’éducation et maints autres domaines parce qu’ils – que les citoyens – croient aux bienfaits et à la nécessité de ceux-ci pour l’ensemble de la population, ils financent également les arts et la culture pour les mêmes raisons. Surtout, les subventions permettent aux éditeurs de prendre des risques et de financer des projets qui ne seront pas rentables (de la poésie aux livres d’histoire en passant par une bonne partie des romans), mais qui sont tout de même appréciés de certains, et nécessaires à l’avancement des idées.

Une industrie solidaire

La chaîne du livre au Québec fait interagir de nombreux acteurs qui dépendent les uns des autres : l’auteur, l’éditeur, l’imprimeur, le diffuseur/distributeur, le libraire, le bibliothécaire et le lecteur. C’est un écosystème entier que protège la loi dite 51 et que vient bouleverser la venue du numérique. Loin «d’endiguer» la révolution numérique, pour reprendre les mots de l’auteure, ces acteurs cherchent à l’inclure tout en tenant compte des avantages et des inconvénients qu’elle représente pour chacun. Plusieurs initiatives québécoises dans le domaine de l’édition numérique ont vu le jour au cours des dernières années et sont reconnues à un niveau international, que l’on parle d’Érudit, de la numérisation des publications universitaires, de la Bibliothèque électronique du Québec, d’Usito et de bien d’autres encore (7).

Ainsi, il est possible d’acheter des livres numériques via la plate-forme leslibraires.ca, ce qui assure des revenus aux librairies indépendantes. Également, comme la loi actuelle ne régit pas le livre numérique, les bibliothèques traitent ceux-ci comme des livres papier, en attendant une mise à jour de la législation, ce qui avantage les librairies. Bref, ce qu’on remarque, c’est que la plupart des intervenants préfèrent agir dans le respect plutôt que dans la précipitation, pour s’assurer que la littérature d’ici et les institutions qui la soutiennent seront encore là quand viendra la prochaine révolution technologique. Car il ne faut pas oublier que le livrel, comme bien des formats numériques, risque de devenir rapidement obsolète, alors que la littérature est une des façons qu’ont les civilisations de laisser leur marque et de se réapproprier l’Histoire.

Enfin, s’il est vrai que rien ne saurait aider le milieu de l’édition québécoise comme une déferlante de nouveaux lecteurs, force est de constater que les pronostics ne sont pas très encourageants. Surtout, nous croyons que nous n’avancerons à rien, en tant qu’amoureux du livre, à propager une vision partielle et obtuse d’une situation qui, si on prend la peine de l’analyser avec un peu de sérieux, s’avère bien plus complexe et délicate.

Stéfanie Beauregard, Frédéricke Blouin, Élise Brouard, Marie-Pascale Danis, Gabrielle Dubé, Marie-Julie Flagothier, Baptiste Jublot, Chloé Leduc-Bélanger, étudiantes et étudiant du DESS en Édition de l’Université de Sherbrooke.

Sources:

  1. fr, « Jelis.ca: Archambault s’attaque au marché du livre numérique», http://fr.canoe.ca/cgi-bin/imprimer.cgi?id=527667.
  2. Salon, «Amazon’s scorched-earth campaign: Why the Internet giant started a war», http://www.salon.com/2014/06/01/amazons_scorched_earth_campaign_why_the_internet_giant_started_a_war/.
  3. La Fondation pour l’alphabétisation, «Enquêtes et statistiques», https://www.fondationalphabetisation.org/fondation/analphabetisme-les-causes/enquetes-et-statistiques/.
  4. COULOMBE-BOULET, Amélie. Influence du livre numérique sur l’industrie de l’édition au Québec (2013), bilan et enjeux, mémoire de maîtrise, HEC Montréal, 2013, p.55
  5. DOYON, Frédérique. «Lire, mais comment?», http://www.ledevoir.com/culture/livres/391598/lire-mais-comment.
  6. PILON-LAROSE, Hugo, «Pas de percée majeure pour le livre électronique», http://www.lapresse.ca/arts/livres/201411/19/01-4820516-pas-de-percee-majeure-pour-le-livre-electronique.php.
  7. BEAUDRY, Guylaine, «Prologue d’une histoire de l’édition numérique au Québec», http://jps.library.utoronto.ca/index.php/bsc/article/viewFile/20762/16997.

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