Entrevue avec Marie Laberge à l'occasion de la sortie de «Ceux qui restent» | Bible urbaine

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Entrevue avec Marie Laberge à l’occasion de la sortie de «Ceux qui restent»

Entrevue avec Marie Laberge à l’occasion de la sortie de «Ceux qui restent»

Prendre le parti de la vie

Publié le 29 février 2016 par Marie-Hélène Proulx

Crédit photo : Michel Cloutier

Au moment de célébrer ses 40 ans de carrière, Marie Laberge a publié deux nouvelles œuvres: l'essai Treize verbes pour vivre, par lequel elle donne chair à treize façons d'être au monde qui ont gagné en nuance et en saveur tout au long de sa vie, et un roman, Ceux qui restent, évoquant le long détour nécessaire pour retrouver ce désir de vivre après le suicide d'un proche. Ses personnages s'y confrontent à ce qu'elle décrit comme l'acte le plus dur et le plus culpabilisant qui soit: «Contrairement à la violence au quotidien, que l'on peut arrêter, celle-là n'offre aucun retour en arrière.»

Mais pourquoi la romancière indéniablement associée à la célèbre trilogie du Goût du bonheur a-t-elle si souvent répondu au besoin de parler de ce silence laissé par ceux qui choisissent la mort? «Je n’écris pas pour les gens, mais pour moi et pour en finir avec mes obsessions». Elle ne prétend cependant pas être en mesure de fournir l’explication de cette violence pour autant: «On décrit le moment de terreur de l’entourage, mais cela n’explique pas quel a été le détonateur. Je ne pourrais pas vous dire pourquoi certains passent à l’acte et d’autres non, même pour mes personnages. C’est pour cela que le suicide est aussi déroutant pour les proches.»  Si elle reconnaît néanmoins le besoin de certaines personnes de passer par le questionnement pour s’acheminer vers le deuil, Marie Laberge laisse des survivants de Ceux qui restent affirmer avec plus de colère le constat du rejet auquel il leur faut survivre:

«Qu’est-ce tu cherches? Une raison? Un drame? Y aimait prendre un shooter après sa bière. Ça te donne-tu quelque chose de le savoir? Si y avait voulu te dire de quoi, y était pas gêné, y te l’aurait dit. Y a rien dit? Y a rien à chercher.»

Faute de pouvoir suivre la réflexion avec ceux qui ont tourné le dos à la vie, Marie Laberge a donc décidé de se faire l’écho des survivants: «Et si j’ai un combat, c’est celui-là: lâchez ceux pour lesquels on ne peut rien et travaillez pour ceux pour qui on peut quelque chose». Elle ajoute que ceux-ci doivent surmonter une épreuve d’autant plus difficile qu’ils affrontent aussi le jugement des autres: «On leur dit qu’ils auraient dû voir.»

Pour les comprendre, Laberge ne se réfugie ni dans les études de cas, ni dans statistiques, mais seulement dans sa solitude: «Si mes personnages me taraudent, ils vont me parler avec justesse. Je les laisse aller dans leur logique intérieure. Je n’impose pas la mienne. C’est pour cela que je ne sais pas comment je me sens quand j’écris.» Étrangement, observer l’évolution de cette logique douloureuse ne semble pas la faire souffrir: «Quelle que soit la personne que je décris, je l’observe évoluer dans son monde. Mais c’est son monde, pas le mien. Et ce n’est pas sur moi ni sur ce que cela me fait ressentir que porte mon regard. Dans l’écriture, il y a des jours laborieux et fabuleux, mais cela dépend du processus de l’écriture, pas du sujet.»

Comme elle l’annonce aussi dans l’introduction de Treize verbes pour vivre, Marie Laberge tente alors d’ajuster chaque mot pour rendre la sensation intelligible et bien vivante, même là où la quête de sens semble prête à faillir. Et, par les commentaires du lectorat de Ceux qui restent, l’auteure a pu constater que, sans apporter de réponses, certains mots parviennent bel et bien à accompagner la vie: «La réaction du public fut très réconfortante pour moi parce chacun a trouvé l’écho de sa propre émotion dans mon livre. Et ce que je voulais, c’était témoigner pour eux, pour qu’ils se sentent moins seuls. Je crois que j’ai réussi. Ils m’ont dit, les mots que je n’ai jamais eus, je les ai trouvés à travers ma lecture. Je n’en demande pas plus.»

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