«Happycratie: Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies» d’Edgar Cabanas et Eva Illouz | Bible urbaine

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«Happycratie: Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies» d’Edgar Cabanas et Eva Illouz

«Happycratie: Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies» d’Edgar Cabanas et Eva Illouz

Le bonheur comme injonction

Publié le 30 avril 2019 par David Bigonnesse

Crédit photo : Premier Parallèle

Conférences, coachs, livres et publicités. Tous les moyens sont bons pour propager une certaine conception du bonheur. En fait, plus qu’une conception, le bonheur est devenue une réelle injonction à notre époque. Véritable industrie reposant sur la psychologie positive, elle est néanmoins rarement remise en question. C’est justement à cette tâche que se sont attelés les universitaires Edgar Cabanas et Eva Illouz, auteurs d’un essai dont le titre dit tout: Happycratie: Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies.

D’emblée, on peut affirmer qu’Happycratie en fait une véritable enquête sur l’univers tentaculaire de l’industrie du bonheur. Enquête dans laquelle les auteurs analysent, confrontent et illustrent les rouages de cette réelle industrie qui a littéralement envahi nos vies et nos sociétés.

Afin de bien démontrer en quoi la psychologie positive s’est mutée en une lucrative et influente industrie du bonheur, les auteurs Edgar Cabanas et Eva Illouz développent leur argumentaire en cinq chapitres énonçant clairement la trajectoire de cette injonction sociale: Les experts veillent sur vousRaviver l’individualismeLa positivité à l’œuvre, Ego heureux à vendre et Le bonheur, nouvelle norme.

En fait, l’industrie du bonheur s’est développée de manière exponentielle grâce à l’avènement et la progression de la psychologie positive dans toutes les sphères de la société. Une théorie qui incite les individus à voir le positif dans toutes situations de leur vie, à travailler sur leur capacité à atteindre le bonheur, tout en faisant fi des contraintes sociales qui expliqueraient, souvent, notre état psychologique.

Comme le rappellent les auteurs tout au long d’Happycratie, il est tout à fait normal et légitime de souhaiter être heureux et d’atteindre le bonheur. Là où le bât blesse – ce n’est pas peu dire – c’est que nous sommes devenus collectivement, et surtout individuellement, obnubilés par cette quête du bonheur. De plus, la production scientifique reliée à la psychologie du bonheur serait pour le moins contestable tant elle repose souvent sur des vérités de La Palice ou sur des énoncés contradictoires.

À titre d’exemple, les apologistes de la psychologie positive affirment que l’individu est responsable de son bonheur, de son contrôle de soi et de ses émotions. Du même coup, on propose des formations, des coachs et des spécialistes pour vous aider à développer votre capacité à développer votre bonheur et votre positivisme… Paradoxal, vous dites?

Qui plus est, les deux universitaires réussissent à établir des liens entre les transformations du système capitaliste et la popularité grandissante de la psychologie positive. En fait, dans une société où la performance des individus est exigée afin d’alimenter la croissance économique (et dans un contexte de rationalisation des dépenses sociales), les êtres humains doivent constamment travailler sur leur capacité à être efficace et disponible. Pour y arriver, ils doivent atteindre le bonheur afin de correspondre aux attentes de la société, et ce, en travaillant sur eux-mêmes. Et surtout, comme le relèvent les auteurs d’Happycratie, la responsabilité repose sur les épaules de la personne seule.

Nul besoin de chercher d’où proviennent les failles de la société, car l’individu est responsable de son bonheur. Il le fait ou il ne le fait pas. L’origine sociale, le sexe de la personne, les inégalités économiques, la qualité des services publics n’auraient donc aucun effet sur l’accession au bonheur… Edgar Cabanas et Eva Illouz en doutent fortement et n’hésitent pas à mettre en relief l’occultation presque systématique des facteurs sociaux dans la psychologie positive.

Sur le plan formel, l’ouvrage, très bien traduit par Frédéric Joly, est limpide, structuré et fait la preuve que quelque chose cloche au royaume du bonheur. En étayant leurs propos avec de multiples références (que l’on retrouve listées à la fin) et en convoquant notamment des spécialistes, philosophes, psychologues ou sociologues comme Barbara Held, Michel Foucault et Carl Cederström, les auteurs s’arment pour mieux déconstruire une science hégémonique qui s’est imprégnée partout.

Il faut avouer qu’à certains moments, on se perd un peu dans des concepts théoriques et méthodologiques peu accessibles pour le lecteur moyen. En contrepartie, ce qui s’avère le plus intéressant et éclairant dans Happycratie, c’est le regard d’ensemble – la loupe sociologique de surcroît – qui nous permet de voir les liens patents entre la société d’aujourd’hui et l’imposition du bonheur à tout prix. Et au risque de se répéter, ce n’est pas la recherche du bonheur qui est à mettre aux poubelles, mais plutôt les discours dominants qui justifient une telle injonction.

Happycratie: Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Edgar Cabanas et Eva Illouz, dans une traduction de Frédéric Joly, Premier Parallèle, 2018, 300 pages, 39,95 $.

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