«La petite anecdote de…» Elisabeth Massicolli, face à la fin du monde | Bible urbaine

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«La petite anecdote de…» Elisabeth Massicolli, face à la fin du monde

«La petite anecdote de…» Elisabeth Massicolli, face à la fin du monde

La jeune autrice nous parle de son épopée européenne... pré-pandémie!

Publié le 21 septembre 2020 par Vincent Gauthier

Crédit photo : Martine Doyon

Chaque semaine, Bible urbaine demande à des artistes de tous horizons de raconter une anecdote ludique, touchante ou simplement évocatrice sur un thème inspiré par son œuvre. Cette fois, Elisabeth Massicolli nous parle de son expérience au tout début de la pandémie lorsqu'elle était en Europe. Journaliste, féministe, pigiste, et autres trucs en -iste, elle a sortie un nouveau roman intitulé La bouche pleine aux Éditions Québec-Amérique. On espère que vous allez savourer cette anecdote à saveur apocalyptique autant que nous!

Ma dernière date avant la fin du monde

«Vienne, Autriche, début mars.

L’Italie, où je réside, commence à fermer ses frontières. Je regarde de loin le branle-bas de combat, entre deux verres de riesling, danke schön. Qu’est-ce que je fais? Je rentre à Rome, dans mon petit studio, en prenant la chance d’y rester prise, comme les Milanais? Je retourne à Montréal, au cas où, avec trois paires de bobettes dans mon petit baise-en-ville?

Encore complètement ignorante de l’ampleur de l’apocalypse qui s’annonce, mais l’intuition (ou l’angoisse?) qui fait des siennes, je décide de rentrer au Canada, près des miens. Départ prévu de Paris, quelques jours plus tard. J’attendrai mon vol ici, en mangeant des Schnitzels. Y’a pire.

Rien à faire durant ce purgatoire forcé, sauf dilapider mon compte en banque dans les friperies autrichiennes et boire des cafés à cinq euros, coulés dans des machines de dépanneur. Je passe mes soirées toute seule dans des bars sans nom, à lire… mes notifications Instagram. Je scrolle sans fin, et m’emmerde ferme. Fuck Vienne. C’est beige, c’est froid, c’est plate, c’est cher. Mon Italie chaude et chaotique me manque déjà, et le cœur me pince comme si je savais que je ne la reverrais pas de sitôt.

Pour me réchauffer, j’ouvre Tinder. Les Autrichiens sont grands et sexy, c’est déjà ça. Après quelques conversations infructueuses, un charmant Sebastian m’invite à prendre un verre de vin. Pourquoi pas? Je retourne à mon Airbnb crade, enfile ma chemise de soie tout juste achetée pour dix euros dans un bazar, et me rends au point de rendez-vous; un bar à vin branché du quartier le plus bobo de la ville.

Sebastian est non seulement beau comme un cœur, il est gentil. Intelligent. Allumé. Intéressé. Drôle. Fé-mi-nis-te. Mon cœur s’emballe dès la première coupe de vin engloutie, un nectar qu’il a savamment choisi pendant que je me pâmais sur son accent. Mon doux. Et si c’était un coup du destin? Je prépare déjà mes arguments pour convaincre mon potentiel prince charmant de déménager à Rome, une ville franchement plus invitante que la sienne. Quelle histoire ça nous ferait!

Le vin se transforme en cocktails, en bières, en shooters. On commande des verres funky, aux arômes de lavande, de romarin et d’autres patentes qui goûtent meilleures dans nos têtes que dans la réalité. On rit. On est soûls. On est proches. Il sent bon. Le bar ferme. Sur le trottoir, les deux cerveaux embrumés, on s’embrasse. Doucement, puis passionnément. Assez pour faire ramollir mes jambes, et me convaincre de sauter avec lui dans un taxi, jusque dans son appartement, qui semble tout droit sorti d’un magazine de design.

Après une nuit torride dans ses draps en lin chers, je laisse mon amant autrichien dormir, lui dépose un baiser sur le front, et me sauve en douce. Direction mon Airbnb, puis l’aéroport, puis Montréal. Je trouve mon départ précipité romantique. Je serai un joli souvenir.

Puis, la pandémie éclate. En Italie, ici, partout.

Dans la tempête, un soir, un texto illlumine mon écran.

«Serais-tu restée dormir si tu avais su que j’étais le dernier humain que tu toucherais durant des mois?»

Vous pouvez lire les nombreux articles qu’Elisabeth Massicolli écrit un peu partout dans les grands magazines culturels du Québec. Son livre, La bouche pleine, paru aux Éditions Québec Amérique,  est disponible partout. Cliquez sur l’image ci-dessous pour en savoir plus!

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