«La Petite Communiste qui ne souriait jamais» de Lola Lafon | Bible urbaine

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«La Petite Communiste qui ne souriait jamais» de Lola Lafon

«La Petite Communiste qui ne souriait jamais» de Lola Lafon

Un exercice littéraire de haute voltige

Publié le 25 février 2014 par Isabelle Léger

Crédit photo : Actes Sud

Basé sur le parcours unique de la gymnaste roumaine Nadia Comaneci, de son enfance à son arrivée clandestine aux États-Unis quelque vingt ans plus tard, ce roman singulier pose un regard contrasté sur le phénomène de la perfection olympique. Par le récit fictif d’une biographie autorisée, Lola Lafon sonde les voies obscures qui sous-tendent l’idéalisation, voire la déification d’une championne dans un contexte sociopolitique totalitaire.

Une femme, une écrivaine dont on ne saura rien mis à part le fait qu’elle veut percer le mystère de Nadia C., cherche à dresser le portrait d’un symbole de l’ère communiste. Souhaitant bien faire les choses tant du point de vue moral qu’historique, elle soumet ses chapitres à son sujet. Elles parleront de l’entraineur Béla Karolyi et de sa méthode révolutionnaire, des compétitions, des coéquipières et des rivales. Aussi têtues l’une que l’autre, elles s’affronteront sur le bien-fondé des privations et de l’abnégation, sur le sens à donner à l’abus et à la manipulation exercée à tous les échelons, sur le rôle qu’a pu jouer l’attrait de sa jeunesse dans son succès. «… à Montréal, votre innocence, combinée à votre perfection technique, a en quelque sorte contaminé les juges, comme s’ils n’osaient pas magouiller face à votre image de pureté…» «Pureté? Les embrouilles autour de mes notes à Moscou, vous les attribuez à quelque chose d’impur chez moi parce que je n’étais plus une gamine?» Le passage de l’enfance à la puberté et à la maturité a d’ailleurs rompu ce contrat d’amour, cet idéal de légèreté corporelle qu’entretenait le public, en particulier l’Occident, à l’égard de la gymnaste.

Elles discuteront aussi du bonheur au temps du communisme. Car l’emprise de Ceausescu n’est pas simplement évoquée en toile de fond. À l’instar de l’omniprésence du Camarade dans la vie quotidienne roumaine par l’intermédiaire de la Securitate, la réalité du régime dictatorial s’infiltre dans tout le récit. Deux aspects captent l’intérêt à ce sujet. Tout d’abord, la mise en perspective de la misère dans laquelle les pays de l’Est vivaient: «Chez nous, on n’avait rien à désirer. Chez vous, on est constamment sommés de désirer.» En filigrane, l’hypocrisie des États-Unis qui cherchent, en pleine Guerre froide, à copier le modèle roumain en embauchant Béla fait sourire, celle de la France qui octroie la Légion d’honneur au dictateur fait grincer des dents. Second élément, le piège dans lequel Nadia sera prise. Adulée par le peuple, sacralisée par le pouvoir, la championne sera bien sûr instrumentalisée au profit du régime et de sa propagande. Mais elle en tirera également un certain bénéfice pour elle-même, et pas que financier, comme en témoignent ses notes parfaites obtenues à une compétition nationale alors qu’elle est en fin de carrière et qu’elle n’est plus la meilleure, un suffrage en forme de 10,0 comme autant de plébiscites à la gloire du système.

Si extraordinaire qu’ait pu être la performance de Nadia aux Jeux de Montréal, et si grande que puisse avoir été sa notoriété, quel est réellement l’intérêt de retracer la vie d’une enfant-athlète disparue de la sphère médiatique depuis longtemps? L’intérêt est, bien entendu, littéraire plus que biographique. L’intérêt est le procédé formel, brillant, par lequel l’auteure «remplit les silences de l’histoire et ceux de l’héroïne». La narratrice, qui n’est pas l’auteure, relate sa quête de vérité et sa correspondance avec la gymnaste dans une écriture réaliste (mais bellement ciselée) destinée à confondre le lecteur. Se déploie alors un jeu dialectique entre le vrai et le faux, les faits et les perceptions, les événements et le ressenti. Le miroir que tend la narratrice à la gymnaste en espérant des réponses et des aveux s’avère déformant, voire décuplant. «Vous falsifiez vos erreurs en douce… on peut dire ça?» «Oui, exactement. Je réécris tout! Mais… discrètement!» Et les multiples pistes qu’ouvre l’auteure finissent par déboussoler la narratrice, qui doit renoncer à ses certitudes, tout comme le lecteur.

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