«Métier critique» de Catherine Voyer-Léger publié aux éditions Septentrion | Bible urbaine

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«Métier critique» de Catherine Voyer-Léger publié aux éditions Septentrion

«Métier critique» de Catherine Voyer-Léger publié aux éditions Septentrion

Qui est le vrai coupable?

Publié le 23 février 2015 par Alice Côté Dupuis

Crédit photo : Éditions Septentrion

Dans Métier critique, l’essayiste et blogueuse Catherine Voyer-Léger insiste sur l’importance de la responsabilité partagée dans le mal-être de l’espace critique actuel. Les milieux culturels autant que les artistes qui y gravitent, tout en passant par les grands patrons médiatiques et ceux qu’ils dirigent – les critiques eux-mêmes –, tout le monde a sa responsabilité et doit faire sa part pour que la critique demeure vivante, pertinente et démocratique. Ne vous méprenez donc pas, malgré son titre, ce n’est pas uniquement le métier de critique qui y est analysé, mais bien l’organigramme médiatique complet, car il semblerait qu’il faille trouver un coupable.

Il faut d’abord distinguer – et Voyer-Léger le fait bien – la critique culturelle du journalisme culturel, ce dernier comprenant des articles plus généraux, appelés «prépapiers», qui englobent les entrevues et annonces d’événements reprenant souvent les grandes lignes des communiqués de presse produits pour leur promotion.

Ensuite, il faut faire la part des choses entre l’analyse critique et l’appréciation critique, ce que ne paraît pas faire l’auteure de Métier critique. Entre la mini-thèse de doctorat que Voyer-Léger semblerait vouloir que les critiques produisent (informant sur le contexte historique et social, sur la position de l’œuvre dans un courant ou dans le travail de l’artiste, etc.) et les textes simplifiés sous forme «J’aime/Je n’aime pas» se terminant par ce qu’elle qualifie de gadgets – les étoiles –, il y a une marge.

Alors que l’espace culturel est de plus en plus restreint dans les médias et que plusieurs journalistes culturels sont appelés à être polyvalents en couvrant différents types d’arts; dans un contexte économique où on donne aux critiques toujours moins de temps et moins d’argent pour travailler (de là l’importance d’un passage consacré aux statuts de journaliste permanent ou de pigiste), l’idée de répondre à de tels critères de qualité pour produire une «bonne» critique semble bien irréaliste. Et c’est bien là le plus grand problème de cet essai: l’irréalisme des attentes de l’auteure.

Il est bien vrai, et Catherine Voyer-Léger l’explique très bien tout au long de son essai, que le domaine journalistique n’est plus tel qu’il l’a déjà été, et que l’augmentation du nombre de blogues et autres médias web vient changer la donne en nous menant vers un nouveau type de journalisme. Il est bien vrai, aussi, que les grands médias les plus lus, les plus écoutés, font de moins en moins de place à la culture et que certains domaines culturels, par exemple l’architecture ou la poésie, reçoivent moins d’attention que d’autres comme le cinéma ou le théâtre. Si cette dernière vérité est effectivement à corriger, la première porte davantage à la réflexion.

À la lumière des nombreuses analyses de l’auteure – plus que bien documentées, même en citant son propre blogue à de nombreuses reprises – il est en effet légitime de se questionner à savoir si la façon dont on produit de la critique culturelle aujourd’hui est si désolante que ce que semble le penser Voyer-Léger. Y a-t-il vraiment un coupable de quoi que ce soit? Heureusement, elle ne nie pas l’existence d’excellents blogues et d’aussi compétents journalistes «amateurs» ou, du moins, non rémunérés. Mais encore faudrait-il se demander si cette nouvelle façon de partager l’information est réellement néfaste ou si elle ne permet pas, au contraire, un plus grand partage de la culture, une plus grande démocratisation de la critique culturelle.

La façon très classique de Voyer-Léger d’envisager le journalisme culturel et ses intentions de revenir à ce qu’il se faisait autrefois – quand, exactement? – sont donc souvent utopiques. Ses arguments se contentent de considérer uniquement les mauvais côtés plutôt que d’envisager toutes les possibilités des nouveaux médias et des nouvelles façons de travailler des journalistes. Malgré tout, et malgré la façon qu’elle a de s’exprimer qui donne parfois une impression de mépris et d’élitisme, il est aisé de comprendre le désir de l’auteure de voir la critique culturelle en bonne santé, et on comprend bien ses motifs.

D’ailleurs, il faut reconnaître que l’auteure met elle-même en pratique ses propres conseils: analyser ses propres limites, le contexte actuel avec la critique sur le web, le mouvement et l’historique du sujet, etc. Mais elle confond étude du métier de critique et tout ce qui l’entoure: réalité des médias, réception du public, réception des artistes et autres facteurs sur lesquels le critique n’a aucun pouvoir. Il y a tant d’acteurs impliqués, peut-on vraiment changer les choses? Au final, on ne sait pas vraiment comment elle voudrait que le critique pratique son métier, mais on sait plutôt, dans un monde idéal, comment la critique devrait être reçue et traitée par tous.

Heureusement, elle arrive aussi, avec Métier critique, à répondre à ce qu’elle décrit comme l’objectif de la critique, c’est-à-dire de «dévoiler quelque chose, de mettre en lumière, d’ouvrir l’œuvre pour la faire voir autrement, à défaut de pouvoir la faire comprendre». C’est pour cette raison que cet essai a déjà fait et fera encore autant parler, c’est parce qu’il met le doigt sur une réalité qui dérange. Et elle dérange tout le monde, parce que ce mal-être de la critique culturelle concerne tout le monde. Pas seulement celui qui pratique le métier de critique.

L’essai Métier critique de Catherine Voyer-Léger est paru aux Éditions Septentrion le 19 août 2014.

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