«Soumission» de Michel Houellebecq | Bible urbaine

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«Soumission» de Michel Houellebecq

«Soumission» de Michel Houellebecq

À l’abri dans la fiction

Publié le 14 mars 2015 par Éric Dumais

Crédit photo : Flammarion

Il est difficile d’imaginer à quel point cela dû être bouleversant pour l’écrivain et poète d’origine française Michel Houellebecq de laisser aller Soumission entre les mains du monde entier au moment même où la fusillade chez Charlie Hebdo secouait la France toute entière. Celui qui s’était pris à imaginer la société dans laquelle il prospère changer de mains a dû tomber de haut alors qu’au dehors celle-ci subissait un traumatisme suite à la perte des désormais célèbres caricaturistes. Et cette fois-ci, la réalité dépassait carrément la fiction.

C’est évidemment un coup de dés que le plus récent roman de Michel Houellebecq sorte au moment précis où un sombre pan de l’histoire de la France s’inscrivait à tout jamais sur sa ligne du temps. Mais il faut néanmoins reconnaître que la coïncidence est incroyable, lui qui s’était pris à imaginer une société française gouvernée par l’élu Mohammed Ben Abbes, «un musulmane modéré» et membre dirigeant de la Fraternité musulmane, tout en étant loin de croire qu’il susciterait la polémique. Mais tout porte à croire qu’il était bien conscient de jouer avec le feu…

Et c’est de cela qu’il s’agit dans Soumission: la lutte chaude entre les forces en jeu au pouvoir, le Parti socialiste et la Fraternité musulmane, dont l’issue des élections modifiera crûment le système politique, jusqu’à provoquer des changements radicaux dans toutes les classes de la société: les femmes ne travaillent plus, les étudiantes portent désormais le voile, la polygamie est acceptée de tous et le chômage, attachez-vous bien, est en baisse. Ainsi, Houellebecq s’est pris à imaginer les effets qui découleraient d’un changement radical de régime politique, et c’est là qu’il gagne des points, alors qu’il en perd en cours de route avec les nombreuses longueurs et cette chute, si on peut l’appeler ainsi, laquelle est fade et sans surprise.

Il faut toutefois reconnaître que l’esprit visionnaire de Houellebecq, jumelé à son écriture sans faille, ponctuée de maints passages magnifiquement écrits, fait rudement plaisir à lire. Rares sont les écrivains qui osent s’attaquer à la politique d’un pays, critiquer objectivement le système en place, et pour cela l’heureux récipiendaire du prix Goncourt 2010 l’a fait avec force aise et sans trop se casser la gueule. Il a plutôt laissé son lecteur constater les dégâts par le biais de son protagoniste François, l’alter ego de l’auteur, «un célibataire un peu cultivé, un peu triste, sans grandes distractions», et ce, sans jamais intervenir directement.

Et c’est ce même François, lequel a consacré une grande partie de sa vie à Joris-Karl Huysmans, qui verra la société française de 2022 changer radicalement au fil des pages, en plus d’en subir les contrecoups sur sa vie personnelle et sociale, jusqu’à sa carrière universitaire, qui sera remise en cause suite aux bouleversements des hautes sphères politiques. Nerveux et insécure, le protagoniste ira même jusqu’à fuir Paris, les nombreuses grève et les conseils de ses collègues ayant eu le dessus sur son naturel habituellement peu enclin à l’énervement. Et c’est au point qu’un équipement de sécurité serait presque le bienvenu dans les foyers des Français.

Malgré la justesse du propos, la brillance du récit, il faut se l’avouer et c’est bien cela qu’il y a de particulier avec Michel Houellebecq; aucune histoire ne nous reste en tête un coup la dernière page tournée. Comme si, finalement, son charme n’avait pas opéré comme on l’aurait espéré. Après les excellents Plateforme et La carte et le territoire, Soumission s’inscrit certainement dans la lignée des œuvres phares de Houellebecq, sans toutefois marquer les esprits car, qu’on le veuille ou non, l’intérêt s’est perdu en cours de lecture.

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