«Tout savoir sur Juliette» d'Érik Vigneault | Bible urbaine

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«Tout savoir sur Juliette» d’Érik Vigneault

«Tout savoir sur Juliette» d’Érik Vigneault

Du caractère intouchable des oeuvres d'art

Publié le 14 novembre 2018 par Elise Lagacé

Crédit photo : Cheval d'août

Érik Vigneault était parmi les vingt finalistes du prix de la nouvelle Radio-Canada en 2017 avec un texte qui s’intitulait Retrouver Juliette. Un an plus tard, on peut présumer que c’est l’écho de cette nouvelle qui nous parvient, cette fois sous la forme d’un roman, Tout savoir sur Juliette. À l’instar d’Alain Mabanckou dans son Verre cassé, Érik Vigneault offre une prose filée presque dépourvue de points d’inspiration. Une expiration lente, donc, sorte de flux de conscience kerouackien, où s’incarne la quête d’une fille jamais connue, Juliette.

Peut-on accuser un personnage principal d’une trop grande connaissance des choses de la vie, d’une culture trop large, d’une posture trop hédoniste? Pourtant, c’est l’envie qui nous prend devant le narrateur de Tout savoir sur Juliette. Psychanalyste qui semble avoir tout vu, tout connu, sauf sa fille, le narrateur d’Érik Vigneault se lance dans une quête effrénée après avoir reçu une lettre qui lui annonce sa paternité.

C’est ainsi une montée lente qui s’amorce pour le lecteur qui suivra ce père qui s’ignorait dans ses déambulations tant géographiques qu’intellectuelles. On ne donnera aucune piste pour ne rien gâcher, sinon dire que l’ascension est très lente et la chute plus que rapide.

La plastique de Tout savoir sur Juliette est impeccable. C’est une prose ciselée, un travail d’orfèvre, une lecture exigeante qui comblera au plus haut point les amants de la grande littérature. Mais, car on peut ici oser le mais, peut-on reprocher à une œuvre littéraire d’être trop littéraire? Cela tient de l’absurde, mais pourtant, on se prend à souhaiter que Vigneault n’ait pas érigé cet exercice stylistique digressif comme une barrière entre le lecteur et son roman. On se prend à vouloir toucher à l’essence du roman sans y parvenir.

On finit par se sentir un peu comme cet enfant devant une œuvre d’art dans un musée que l’on brime dans son besoin de toucher. Justement, il semble que l’auteur ait anticipé ces critiques puisqu’il s’en amuse même dans le roman. Mais s’il est vrai que la non-linéarité du récit déroute, ce n’est pas là que la bât blesse.

C’est plutôt le fait que le caractère digressif de l’histoire tienne souvent en un étalage de connaissances d’une amplitude considérable que peu de gens possèdent. Il faut avoir fréquenté les Stakhanov, Rousseau et Mann, avoir en tête les premiers accords du «Concerto pour piano no 4» de Beethoven, tout en conservant ce souvenir vivace de Brautigan… et ce n’est là que le prérequis minimal, puisque l’on vole encore plus haut.

«Quelqu’un dit: Avez-vous sérieusement cru Retrouver Juliette à Barcelone (sur une échelle d’un à dix)? Pensez-vous toujours la retrouver? Que feriez-vous si vous la retrouviez? Le plus important pour vous: retrouver Juliette ou écrire une histoire? Êtes-vous sûr d’écrire l’histoire de Juliette et non la vôtre?»

À force, l’on devient presque indifférent au résultat de la quête de ce narrateur qui s’étouffe lui-même dans ce cocon fabriqué de toutes ses réminiscences richement référencées des belles choses de la vie. Plus le narrateur nous devient antipathique depuis sa hauteur et ses logorrhées alambiquées, plus les personnages secondaires de la galerie nous deviennent attachants et l’on se range de leur côté, patientant jusqu’à leur prochaine apparition.

Au fil des pages, l’on apprend à se distancier du psychanalyste et de ses envolées que l’on pourrait qualifier de culturellement élitistes et l’on se rapproche, de Georges, du fugace Marchand d’Art, de María, et de l’essence du drame originel qui se déroule enfin sous nos yeux vers la chute du roman. Il n’en demeure pas moins que le roman d’Érik Vigneault se déploie comme un magnifique objet littéraire, comme toutes les pépites du Cheval d’août, d’ailleurs. 

Au final, il subsiste tout de même cette impression de se retrouver devant une littérature qui se suffit à elle-même et qui n’a pas besoin du lecteur pour exister – malgré l’appel qui lui est dirigé sur la quatrième de couverture. C’est un objet «d’Art avec un grand A» que l’on admire dans toute sa beauté, mais pas une histoire où l’on se plaît à mordre. Gagnera-t-il des prix? Ce n’est pas impossible. Aura-t-on envie de lire le prochain? Oui, malgré tout, oui.

Puisqu’à la fin de la lecture, il subsiste une envie trouble de revenir à cette plume jouissive qui transpire du plaisir de l’auteur, et ça, c’est déjà une grande qualité.

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