«Je veux une maison faite de sorties de secours» sous la direction de Claudia Larochelle | Bible urbaine

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«Je veux une maison faite de sorties de secours» sous la direction de Claudia Larochelle

«Je veux une maison faite de sorties de secours» sous la direction de Claudia Larochelle

Se raconter Nelly Arcan… entre eux

Publié le 22 septembre 2016 par Alice Côté Dupuis

Crédit photo : VLB Éditeur

Six ans après le décès de sa grande amie Nelly Arcan, l’auteure et animatrice Claudia Larochelle a eu l’idée de recueillir une vingtaine de témoignages de gens de tous acabits pour rendre hommage à cette grande auteure tourmentée partie trop tôt. Pourtant, ne vous méprenez pas: Je veux une maison faite de sorties de secours, paru sous la direction de Larochelle en 2015 chez VLB éditeur, porte très bien son sous-titre et se veut beaucoup plus une réflexion sur la vie et sur l’œuvre de Nelly Arcan qu’un véritable hommage.

Si on lit cet ouvrage avec la notion d’hommage en tête, il est inévitable que dès les premières pages, on se questionne sur l’intérêt des gens à qui on a confié la tâche de livrer un témoignage. Tantôt écrivains, tantôt traducteurs ou même journalistes – ce qu’on apprendra toutefois qu’en fin de parcours, dans la liste des auteurs qui contient aussi une courte notice biographique, puisque l’ouvrage a la mauvaise habitude de ne préciser que les noms des auteurs invités, même s’ils ne sont pas tous très connus et qu’on aurait besoin de plus de détails – les collaborateurs n’ont pas tous eu la chance de rencontrer Nelly Arcan; certains semblent même à peine avoir lu ses œuvres. Pourquoi, alors, leur confier un témoignage dans ce livre-hommage?

D’ailleurs, quel drôle d’entretien que celui avec Nancy Huston, qui ouvre le livre, et qui révèle une femme froide, qui conteste les questions et déclarations que Claudia Larochelle avait formulées pour essayer tant bien que mal d’extirper de beaux mots sur son amie, en vain! Finalement, aucune de ses réponses n’est positive ni pertinente, surtout pas dans un contexte d’un hommage à la disparue, à l’exception d’une seule: qu’aurait-elle dit à Nelly Arcan si elle en avait eu l’occasion?

Heureusement que chaque chapitre de l’ouvrage porte un titre qui se veut une sorte de thématique et commence, avant le récit d’un invité, par un témoignage de Larochelle elle-même qui s’adresse à Nelly en évoquant des souvenirs; cela confère au livre une chaleur et un peu d’humanité, en nous plongeant dans un côté plus personnel de la vie de l’auteure. Cela change de passages comme celui de Mélikah Abdelmoumen, qui se lance dans une analyse purement théorique et distanciée de ce qu’est une autofiction, de sa provenance historique et de quelle façon l’œuvre de Nelly Arcan s’inscrit dans ce courant.

Durant les passages écrits par Claudia Larochelle elle-même, dont le témoignage «Les chats», on sent toute l’affection que l’auteure porte à son amie et c’est d’une grande beauté, même si on en vient malgré tout à se questionner sur le public visé par ces récits écrits au «tu», adressés directement à Arcan et donc très personnels, qui semblent parfois nous écarter d’office de leurs moments d’intimité.

Il y a malgré tout quelques témoignages pertinents dans cet ouvrage, le premier en tête étant celui d’Elsa Pépin, qui porte un regard hyper lucide sur l’auteure, la femme et le paradoxe qu’elle incarnait. À propos de Paradis, clef en main, elle souligne qu’il s’agit de la première fois dans son œuvre que Arcan aborde le goût de vivre, car autrement, «Les livres d’Arcan sont toujours des appels d’air au fond de l’abîme suffocant». En jugeant les quatre livres de l’auteure l’un après l’autre et en faisant ressortir leurs lieux communs, Pépin prouve qu’elle a bien lu l’œuvre d’Arcan, mais aussi la femme qu’elle était, «confinée dans un corps condamné à vieillir» qui appelle à un absolu qui lui échappe.

Pierre Thibeault, quant à lui, raconte de quelle façon il a été bouleversé en côtoyant tour à tour, au sein de la même personne, la professionnelle rigoureuse, la chroniqueuse qui manquait de confiance, et l’auteure qui manquait d’assurance; tandis que d’autres, comme Danielle Laurin et Melissa Bull, offrent des récits plus personnels sur leur propre réception de l’œuvre de Nelly Arcan et la façon dont celle-ci a chaviré leur vie. Chantal Guy, pour sa part, dévoile ses observations suite à la relecture de Folle (qui devait s’appeler Nova), c’est-à-dire qu’il y a une thématique du cosmos dans l’œuvre de l’auteure: «Nova. À ciel ouvert. Paradis, clef en main. Tous des appels vers le ciel, vers l’immensité, vers le plus grand, vers le vide», note-t-elle, révélant une certaine passion, finalement, pour le néant.

Peut-être est-ce Martine Delvaux qui aura eu l’analyse la plus juste de celle qu’était Nelly Arcan. Dans un témoignage employant le style d’écriture de Putain – de longues phrases pleines de virgules, nous tenant en haleine en crescendo –, elle donne sans surprise dans des propos féministes, et se demande si, au fond, Nelly n’était pas un peu toutes nous, mais qui aurait été présentée comme une unique pour en faire un bouc émissaire.

Finalement, il faut très certainement connaître un tant soit peu l’auteure pour apprécier cet ouvrage de «Réflexions sur la vie et l’œuvre de Nelly Arcan»; peut-être même aurait-il fallu la connaître personnellement pour l’apprécier à sa juste valeur. Plusieurs témoignages tombent à plat, car ils sont trop distanciés, tandis que d’autres, au contraire, sont trop personnels à l’auteur invité pour qu’on s’y sente interpellé. Si quelques anecdotes sont rigolotes et nous font sourire, comme ce chapitre intitulé «Nenenelllllyyyy Arcancancan», d’autres passages, comme celui de Robin Aubert, qui n’a jamais parlé à l’auteure, sont finalement sans grand intérêt, malgré leur poésie, et on en vient encore et toujours à questionner le choix des invités, à se demander à qui s’adressent tous ces souvenirs et récits personnels et à douter de la pertinence de tout ceci.

L’ouvrage collectif «Je voudrais une maison faite de sorties de secours», sous la direction de Claudia Larochelle, est paru en novembre 2015 chez VLB éditeur.

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