«Les albums sacrés»: le 10e anniversaire de «Third» de Portishead | Bible urbaine

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«Les albums sacrés»: le 10e anniversaire de «Third» de Portishead

«Les albums sacrés»: le 10e anniversaire de «Third» de Portishead

Rupture totale

Publié le 12 avril 2018 par Mathieu St-Hilaire

Crédit photo : Andy Whitton

Lorsque Portishead annonça finalement un retour en 2008, je me souviens que mes attentes étaient basses par rapport à l’album qui allait paraître. Beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts depuis leur album homonyme qui était paru en 1997. Il me semblait aussi que le trip-hop était devenu plutôt poussiéreux, qu’il appartenait à une autre époque qui était révolue. Bien sûr, le groupe avait lancé des albums importants dans les années 1990, tout comme Tricky et Massive Attack. Mais où étaient ces artistes en 2008, justement? Nulle part. Sauf que Beth Gibbons et sa bande avaient une surprise colossale pour tout le monde: leur troisième offrande, simplement intitulé Third, allait proposer un univers sonore complètement différent que ce la formation nous avait habitué dix ans plus tôt. Certains fans se sentiront trahis. D’autres, comme moi, seront complètement abasourdis.

La rupture avec le passé et le son associé à Portishead n’a rien d’un hasard: c’est ce que Geoff Barrow, Beth Gibbons et Adrian Utley désiraient plus que tout autre chose. Pour ce faire, les membres du groupe allaient devoir nager à contre-courant et se placer dans des positions inconfortables. Aussi, le nouveau son du groupe allait placer l’auditeur dans une zone d’inconfort, comme s’il se retrouvait en plein film d’horreur. D’ailleurs, plusieurs pièces sur Third seront influencées par la musique des films de John Carpenter.

Dès les premiers instants de «Silence», qui ouvre le bal, on se sent dans un monde terrifiant, où les rythmes sont accélérés, comme si une présence nous poursuivait. L’introduction de plus de deux minutes est haletante, magnifiquement orchestrée entre la guitare tendue d’Utley et les ambiances glaciales des claviers. «Did you know what I lost? Do you know what I wanted?», demande Beth Gibbons, avec sa toujours sublime voix, mais celle-ci beaucoup plus terrifiée. Après cinq minutes, la chanson s’arrête brusquement, laissant place au silence. Entrée en matière fascinante, qui refroidirait les ardeurs de n’importe quel fan de trip-hop.

Portishead-Andy Whitton

«Hunter» laisse montrer une certaine fragilité ou vulnérabilité tant dans la voix de Gibbons que dans les guitares l’accompagnant. Encore une fois, elle se questionne: «And if I should fall, would you hold me? Would you pass me by?». Puis, les claviers annoncent une catastrophe, comme une navette spatiale qui est sur le point de se désintégrer. «Nylon Smile», à l’énergie nerveuse, est plus minimaliste musicalement et est portée par la force chancelante de Gibbons.

Les choses s’apaisent pendant un instant avec la chanson suivante, la magnifique «The Rip». Savoureux mélange de musique plus organique (guitare acoustique et voix) avec les claviers «extraterrestriels» de Geoff Barrow, on dirait une rencontre du troisième type qui tourne merveilleusement bien. À l’intérieur, Gibbons y semble aussi plus pacifiée: «White wild horses / They will take me away / And the tenderness I feel / Will send the dark underneath». Thom Yorke et Jonny Greenwood de Radiohead en feront même une version, bien installés sur leurs canapés.

Après cette accalmie, l’implacable intensité de Third reprend avec «Plastic», qui semble vouloir basculer dans le gouffre à chaque instant. Dans les couplets, la pièce rappelle un peu ce que le groupe de Bristol faisait dans les années 1990. Aux refrains, toutefois, on est davantage dans le krautrock allemand des années 1970 que dans le trip-hop des années 1990. D’ailleurs, Third est un album qui, esthétiquement et artistiquement parlant, peut faire penser à Low de David Bowie (1977).

D’ailleurs, «We Carry On» emprunte des sonorités similaires et possède une ambiance dystopique. Encore une fois, la guitare d’Utley a un impact maximal, amenant la chanson à un climax affolant. «Deep Water», soigneusement placée et avec une étonnante chorale de barbiers, ramène un peu de calme après autant de densité sonore.

Les fans du groupe auraient sans doute dû s’attendre à un changement drastique de cap lorsqu’ils ont entendu le premier extrait, l’assassine «Machine Gun». Revenir après une absence de onze ans avec une pièce aussi audacieuse démontre l’état d’esprit des membres du groupe à l’époque. Avec des rythmes incessants qui rappellent les coups de feu d’une mitraillette, la chanson fait davantage penser à Nine Inch Nails de par ses beats électro-industriels. Et lorsque les claviers arrivent à la toute fin, c’est à la trame sonore de Blade Runner de Vangelis que l’on pense.

Les trois dernières pièces tombent dans une noirceur encore plus grande, tellement que l’on pourrait dresser un parallèle avec le monumental Closer de Joy Division (1980). «Small» déploie une ambiance sinistre et est entrecoupée de passages qui font penser à The Doors. «Hating the Lord», répète Beth Gibbons, de façon à la fois froide et passionnée, à la Ian Curtis. «Magic Doors» affiche une beauté inattendue et est une des chansons les plus accessibles du disque, notamment dû à son arrangement de piano lors des refrains.

Pour clore le tout, «Threads» relâche toute la tension qui planait dans les dix chansons précédentes, un peu à la manière du groupe Slint sur le dévastateur Spiderland (1991) avec la pièce «Good Morning, Captain». À l’intérieur, Beth Gibbons est toujours rongée par l’incertitude, thème omniprésent à travers l’album. «Damned one / Where do I go?», scande-t-elle à la toute fin, nous glaçant le sang.

Third est toujours le dernier album que Portishead a livré à ce jour, et pour cause: il est extrêmement difficile de donner suite à un album qui va si loin, non seulement musicalement, mais aussi émotionnellement. Parce que la plus grande réussite de Third réside probablement dans cette force humaine qui est au cœur de ces pièces dystopiques et post-apocalyptiques. L’écoute n’est toujours pas plus facile dix ans plus tard, certes, mais il demeure l’album le plus accompli de leur atypique carrière.

Plusieurs se souviendront de Portishead grâce à la sensuelle mélancolie de Dummy (1994). D’autres verront en Third le sommet artistique du groupe. Les deux camps ont sans doute raison.

Surveillez la prochaine chronique «Les albums sacrés» le 26 avril 2018. Consultez toutes nos chroniques précédentes au www.labibleurbaine.com/Les+albums+sacrés.

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