«Les albums sacrés»: le 40e anniversaire de «Never Mind the Bollocks» des Sex Pistols | Bible urbaine

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«Les albums sacrés»: le 40e anniversaire de «Never Mind the Bollocks» des Sex Pistols

«Les albums sacrés»: le 40e anniversaire de «Never Mind the Bollocks» des Sex Pistols

Attaque sans précédent

Publié le 12 octobre 2017 par Mathieu St-Hilaire

Crédit photo : www.sexpistolsexperience.co.uk

En 1977, le punk explose en Angleterre. Des milliers et des milliers de jeunes, désabusés et aliénés pour la plupart, se rangent derrière cette nouvelle forme musicale crue et simple afin d’exprimer leur mécontentement. L’anarchie, le chaos et la rébellion sont au goût du jour. Aucun groupe n’incarne autant l’esprit et les contradictions de l’époque que les Sex Pistols. Groupe monté de toute pièce par Malcolm McLaren, homme d’affaires ayant le pif pour la révolte consommée, le quatuor de Londres aura l’effet d’une bombe atomique sur la société anglaise. Et ici, l’exagération n’est même pas employée: plusieurs médias et conservateurs britanniques qualifieront le groupe comme étant une plus grande menace que le communisme ou bien l’hyperinflation. Assez ironique qu’un groupe préfabriqué ait probablement lancé l’album, et l'on parle ici de Nevermind the Bollocks, ayant le plus secoué les fondements sociaux, politiques et culturels de la société anglaise.

Contesté jusque dans son titre (le terme «Bollocks» étant jugé trop obscène, sauf que le groupe gagnera sa bataille juridique à ce sujet), le premier album des Sex Pistols arrive avec un bon retard. En effet, avant même de pouvoir enregistrer quoi que ce soit, la formation anglaise se fait foutre dehors de deux compagnies de disque, EMI et A&M, notamment en raison de leurs comportements inadéquats. Le groupe a beau être aussi fabriqué de toute pièce que les Monkees, mais ses membres sont pas mal plus difficiles à contrôler.

Johnny Rotten, Steve Jones, Paul Cook et Sid Vicious sont quatre adolescents provenant de la classe ouvrière de Londres qui éprouvent un malin plaisir à foutre le bordel partout où ils passent, parfois par juvénilité stupide (voir Sid Vicious), parfois par attaques brillamment orchestrées (voir Johnny Rotten). Bien entendu, ils insufflent un vent de panique dans une Angleterre économiquement et politiquement précaire et instable. De ce fait, aucune compagnie de disque n’ose prendre le risque de les laisser enregistrer un disque par peur des réactions et des critiques que cela pourrait amener. Ainsi, des groupes comme The Clash et The Damned, pourtant formés après les Sex Pistols, lancent leurs premiers albums avant ces derniers.

Sex-Pistols-Bob-Gruen

Finalement, c’est Richard Branson de Virgin qui décide de signer la formation ultra controversée. Il faut comprendre que les deux chansons les plus populaires du groupe, «Anarchy in the U.K.» et «God Save the Queen», sont déjà parues bien avant que l’enregistrement de l’album ne débute. Les deux extraits brisent des tabous et attaquent le régime monarchique britannique de manière sans précédente. On refuse de reconnaître «God Save the Queen» comme chanson numéro un des palmarès, même si c’est le cas, en raison de ses propos outrageux envers la reine d’Angleterre. Johnny Rotten se fera même poignarder par des royalistes radicaux, le rendant incapable de se servir de sa main pour jouer d’un instrument. Fort heureusement, le véritable génie de Rotten (ou John Lydon de son véritable nom) ne réside pas dans ses prouesses instrumentales, mais bien dans ses attaques verbales qui frappent là où ça fait mal.

«Holidays In the Sun», quatrième extrait de l’album, lance les hostilités dans un climat de paranoïa et de claustrophobie entourant le surréalisme de la situation du mur de Berlin. Le groupe avait fait un séjour dans la capitale allemande afin de s’éloigner des tensions trop importantes dans leur Angleterre natale. La merveilleuse et grotesque «Bodies» est encore déroutante quarante ans plus tard, Rotten y décrivant un avortement, tout en ayant la savante idée de ne pas jouer la carte moralisatrice. «No Feelings» nous bombarde les oreilles de vers ultranarcissiques, dégainés avec une rapidité ahurissante par Rotten. Et aussi avec beaucoup de sarcasme, côté humoristique toujours bien présent dans la musique des Pistols.

Outre les habilités lyriques de Johnny Rotten, la grande force des Sex Pistols réside en leur capacité d’écrire des chansons accrocheuses, efficaces et bruyantes. L’ancien bassiste Glen Matlock, remplacé par l’incompétence glorieuse de Sid Vicious, y est pour beaucoup: son amour de la musique pop apporte un côté plus accessible à leurs mélodies. Au-delà des cris de Rotten et des pistes de guitare tonitruantes de Steve Jones, des pièces comme «Liar» et «Problems» possèdent un côté mélodique qui en font des chansons pop terriblement redoutables. Ces dernières sont chaotiques mais organisées, de sorte que l’auditeur peut fredonner des phrases telles que «Don’t you give me any orders / For people like me there is no order», en tapant du pied ou en se tapant la tête sur les murs, selon la situation.

Tel que mentionné plus haut, «Anarchy in the U.K.» et «God Save the Queen» sont les deux morceaux phares de la courte mais incroyablement intense carrière du groupe. Deux des plus grandes attaques contre l’establishment britannique jamais enregistrées, les deux pièces sont des protest songs bourrées de stéroïdes. Bien sûr, les deux chansons sont devenues des hymnes punks, mais à l’époque le groupe est rapidement devenu l’ennemi public numéro un en Angleterre, en raison de la colère viscérale injectée à l’intérieur de leur critique des institutions britanniques de l’époque. Et Rotten s’attaque aussi à ses pairs trop passifs et ignorants, trop souvent accrochés au statu quo et au passé glorieux d’une Angleterre bouffée par les mites: «There’s no point in asking / You’ll get no reply», lance-t-il brillamment sur «Pretty Vacant».  

Musicalement, «Submission» est la pièce qui se différencie le plus du lot, avec un rythme ralenti, des bruits étranges et une basse beaucoup plus pesante. Dans un certain sens, il s’agit d’un prélude au prochain groupe de John Lydon, le cinglant et novateur Public Image Ltd. «New York» est une attaque (une autre) contre la scène punk new-yorkaise de l’époque, plus spécialement les New York Dolls. Comme dernière chanson, les Pistols nous réservent une pièce génialement accrocheuse et intitulée «EMI», qui ridiculise complètement le corporatisme et le manque d’audace de la grosse étiquette de disque. «Blind acceptance is a sign / Of stupid fools who stand in line / Like EMI», crache Rotten, au sommet de son art.

Nevermind the Bollocks n’est probablement pas le meilleur album punk de l’histoire. D’ailleurs, le groupe, et surtout Johnny Rotten, a toujours rejeté l’étiquette, qui a rapidement été absorbée par le marché. L’héritage de l’album est plutôt dans la démonstration amenée, avec colère ou avec humour, par Rotten et sa bande qu’il est permis de rire et d’attaquer les intouchables: l’industrie musicale, le rock ‘n’ roll, la famille royale, les institutions politiques, etc. Ceux qui aiment croire que les Sex Pistols étaient un groupe de gauche engagé avec des grands idéaux tels que The Clash manquent le bateau quant à la raison d’être du groupe. L’album aura, bien sûr, une portée révolutionnaire et un impact sans précédent, une légion de groupes, bons comme mauvais, se formant suite à sa sortie.

La formation se séparera dans le chaos le plus total suite à un spectacle à San Francisco en 1978, Sid Vicious au bord du gouffre dans sa consommation de drogues et Johnny Rotten au bord de la crise de nerfs dans sa quête de créativité. Le premier mourra en 1979 et le deuxième révolutionnera la musique une autre fois la même année avec l’archi avant-gardiste Public Image Ltd. L’album n’a peut-être pas signifié la fin du rock ‘n’ roll comme Johnny Rotten l’avait jadis souhaité, mais il a contribué à la création de nombreuses nouvelles façons de s’exprimer musicalement et esthétiquement.

Surveillez la prochaine chronique «Les albums sacrés» le 26 octobre 2017. Consultez toutes nos chroniques précédentes au www.labibleurbaine.com/Les+albums+sacrés.

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