«Les albums sacrés»: le 50e anniversaire de «Revolver» des Beatles | Bible urbaine

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«Les albums sacrés»: le 50e anniversaire de «Revolver» des Beatles

«Les albums sacrés»: le 50e anniversaire de «Revolver» des Beatles

Quand tout devient possible

Publié le 11 août 2016 par Mathieu St-Hilaire

Crédit photo : EMI

Le 4 mars 1966, John Lennon déclare que les Beatles sont maintenant plus populaires que Jésus Christ. S’ensuit un tourbillon de controverse quasi sans précédent, créant une onde de choc dans la musique pop, que les médias s’empressent de récupérer. La situation est pire aux États-Unis: des groupes appellent au boycottage des Beatles et brûlent même leurs disques. La déclaration antichrétienne de Lennon survient alors que le fab four est en plein enregistrement de son septième album, ajoutant par le fait même une pression énorme quant à la qualité de l’œuvre à en devenir. Que feront les Beatles? Ils livreront ce que plusieurs considèrent comme le meilleur album de tous les temps.

Évidemment, impossible de décerner avec certitude le prix du meilleur album de tous les temps, car plusieurs facteurs ne sont pas comparables: les époques, la technologie, les genres, etc. Par contre, une simple recherche permet de constater un consensus (mot toujours dangereux), soit l’omniprésence d’un album comme Revolver au sommet des listes. Personnellement, je ne suis même pas capable d’affirmer s’il agit de mon album préféré des Beatles, alors imaginez si l’on essaye de comparer avec d’autres artistes d’autres époques. Une chose est toutefois très claire: Revolver est fantastique et délirant de la première à la dernière seconde.

Parce que les Beatles ont décidé d’adopter un tout nouveau langage musical lors de l’enregistrement de leur septième album. Bien sûr, Rubber Soul, paru huit mois auparavant, représentait une évolution ridicule, sauf qu’avec Revolver, le quatuor de Liverpool passe en vitesse lumière, les nombreuses expérimentations prenant des tournures dont personne ne s’attendait. En studio, Lennon, McCartney, Harrison et Starr encouragent tout le monde, mais surtout le réalisateur George Martin et l’ingénieur de son Geoff Emerick, à briser les règles. Un instrument sonne habituellement de telle façon? Les Beatles le feront sonner d’une autre façon.

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Le temps passé en studio est aussi plus grand que pour l’enregistrement de tous leurs autres albums. Revolver marque le moment où les Beatles commencent à utiliser le studio comme un véritable laboratoire, un peu comme Brian Wilson l’avait fait avec Pet Sounds. D’ailleurs, c’est durant cette période que le groupe annoncera sa retraite des tournées, notamment car les quatre membres avaient davantage de plaisir à travers le processus de création. Sur Revolver, toutes les pièces révèlent une ou plusieurs innovations, musicales ou lyriques, tout en conservant le format accessible de chansons pop.

L’une des grandes forces de Revolver réside dans le fait qu’il est impossible d’affirmer, comme dans le cas d’autres albums des Beatles, qu’il s’agisse d’un album d’un membre en particulier. Il semble ici que les trois compositeurs étaient au sommet de leur art en même temps. «Taxman», avec sa guitare hyper-fuzzée, lance littéralement les hostilités en attaquant les politiques du gouvernement d’Harold Wilson. Il s’agit de la chanson politique la plus virulente interprétée par le groupe à cette époque, et elle provient de la plume d’Harrison.

«Eleanor Rigby» est toujours splendide cinquante ans plus tard, alors on peut imaginer à quel point ses arrangements de cordes pouvaient épater en 1966. À l’intérieur, Paul McCartney y parle de solitude et de dépression, démontrant une approche plus introspective au niveau des thèmes abordés par le groupe. «Ah! Look at all the only people!», scande-t-il, supportant la magnifique mélodie. «I’m Only Sleeping», chanson psychédélique signée Lennon, peut en rassurer plusieurs: Lennon y traite de sa grande paresse et de son désir récurrent de rester au lit. Si John Lennon peut se permettre d’être paresseux, j’aime croire que tout le monde puisse en faire autant. La pièce est une chanson pop parfaite, en passant.

«Love You Too» témoigne de la curiosité de George Harrison pour la musique indienne et de sa maîtrise grandissante du sitar. «Here, There and Everywhere» est l’une des plus belles pièces que McCartney écriera dans sa carrière, ses arrangements de voix rivalisant celles de Brian Wilson des Beach Boys. «Yellow Submarine», Dieu merci la seule chanson interprétée par Ringo Starr, fonctionne comme une comptine pour enfants peut-être ou peut-être pas écrite sous l’influence de LSD. «She Said She Said» est beaucoup plus rock avec ses guitares parfaitement résonnantes et les paroles de Lennon sont très loin des chansons d’amour des premiers disques: «She said, I know what it’s like to be dead / I know what it is to be sad / And she’s making me feel like I’ve never been born».

La deuxième moitié de l’album est tout aussi épatante. «Good Day Sunshine», débordante d’enthousiasme, contient un refrain contagieux. «And Your Bird Can Sing», de Lennon cette fois, poursuit dans la même voie. Les deux s’échangent les compositions de qualité de manière absurde. «For No One» est un véritable petit bijou de pop baroque signé McCartney. «Doctor Robert» traite du pourvoyeur en substances illicites de Lennon, un an avant que Lou Reed ne fasse la même chose sur «I’m Waiting for the Man» du Velvet Underground. Harrison revient à la charge avec «I Want to Tell You» avant que McCartney n’explose avec une retentissante «Got to Get You into My Life».

Sauf que l’album ne serait pas ce qu’il est sans la dernière pièce, l’hallucinante «Tomorrow Never Knows». La chanson comporte son lot d’inventivités, à commencer par l’enregistrement de la batterie de Ringo, où des micros sont placés stratégiquement afin de créer un effet de proximité obsédante avec le rythme de l’instrument. La voix de Lennon est passée au travers un filtre du haut-parleur d’un orgue. Le résultat est stupéfiant, comme si John Lennon était un Dieu récitant des paroles inspirées du Livre des morts tibétain: «Lay down all thoughts / Surrender to the void / It is shining / It is shining», lance un Lennon visiblement très inspiré. Musicalement, la chanson n’a pas pris une ride et demeure une référence cinquante ans plus tard.

Revolver marque un moment important dans la musique pop contemporaine: celui où l’univers des possibles devient subitement infini. Celui où toute idée, aussi démesurée soit-elle, peut être amalgamée à l’intérieur d’une chanson pop. De constater qu’exactement trois ans auparavant, les Beatles chantonnaient «She loves you / Yeah Yeah Yeah» relève de l’absurdité quasi totale. Et puis peu importe ce que vous écoutez comme musique aujourd’hui, une partie de son histoire s’est écrite avec cet album, qui n’a vraisemblablement pas son pareil.

Surveillez la prochaine chronique «Les albums sacrés» le 25 août 2016.

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