«La valse en trois temps de…»: Kanye West, entre talent et controverse | Bible urbaine

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«La valse en trois temps de…»: Kanye West, entre talent et controverse

«La valse en trois temps de…»: Kanye West, entre talent et controverse

Retour sur la carrière d’un des artistes les plus polarisants du 21e siècle

Publié le 6 janvier 2021 par Jean-Benoit Perras Nolet

Crédit photo : David Shankbone

Simplement en voyant le nom Kanye West dans le titre de cet article, il y a sûrement un tiers des gens qui n’a pas cliqué sur le lien, un autre tiers qui a cliqué par curiosité, pour voir quelle idiotie il avait bien pu encore faire, et le dernier tiers qui a cliqué en espérant lire sur le génie musical de l’artiste.

Dans les dernières années, il devient de plus en plus difficile pour les fans de «Yeezy» de justifier ses agissements. Ses plus récents albums, sans être mauvais, ne sont pas à la hauteur de ses premiers. Il faut dire qu’il avait placé la barre très haute.

Ses vies publique et privée ont pris le dessus sur la musique, et il ne semble plus être aussi motivé à créer des œuvres qui transforment l’univers musical comme à ses débuts. Ses nouvelles ambitions touchent plusieurs autres sphères, comme en témoigne son plus récent dérapage: se présenter comme candidat à la présidence des États-Unis. Il serait facile d’écrire un livre complet sur West. En fait, il faudrait sans doute en écrire deux: un sur l’homme, un sur l’artiste. Et possiblement un troisième pour lier les deux.

Ici, nous nous contenterons de survoler sa carrière, en trois temps, dans le but de ramener un peu la lumière sur l’artiste pendant que l’homme traverse une période plus sombre.

L’ascension (2000 à 2007)

The College Dropout (2004)

Late Registration (2005)

Graduation (2007)

Au tournant des années 2000, Kanye West devient rapidement l’un des jeunes producteurs les plus en vue dans l’univers du hip-hop. Il enchaîne les succès, notamment «Izzo (H.O.V.A.)» pour Jay-Z. Ce dernier le prend d’ailleurs sous son aile.

Déjà ambitieux, il ne veut pas se contenter d’un rôle derrière les consoles: il aspire à devenir rappeur, et ce,malgré les réticences des maisons de disques à le signer. Il détaille cette quête de façon mémorable sur la pièce «Last Call», tirée de son premier album The College Dropout. Ce premier effort est d’ailleurs salué par la critique dès sa sortie. C’est sur cet album qu’il parfait son style de production, parfois appelé Chipmunk Soul, où il allie des beats explosifs à des échantillonnages soul.

Au niveau des paroles, il se démarque des mouvements de l’époque en évitant les armes, la violence et le bling bling. Il offre des textes personnels et engagés, et présente un rap sensible et tourné vers la communauté, un style qui était jusque-là limité à la scène underground avec des artistes comme Black Star (les deux membres, Mos Def et Talib Kweli, collaborent d’ailleurs à l’album). «Jesus Walks», un titre parlant de religion, réussità se hisser en 11e position au Billboard américain.

The College Dropout prépare le terrain à Late Registration, qui le fait découvrir au grand public avec les succès «Gold Digger» et «Touch The Sky». La production suit le même modèle, mais avec plus d’orchestrations alors qu’il s’associe au réputé Jon Brion, connu pour ses trames sonores. À partir de cet album, il se fait remarquer au-delà de la communauté hip-hop alors qu’il est invité à assurer la première partie pour U2 et les Rolling Stones. Il commence également à collectionner les controverses. Lors d’un téléthon pour venir en aide aux victimes de l’ouragan Katrina, il déclare en direct: «George Bush doesn’t care about black people» aux côtés d’un Mike Myers sous le choc. Peu de temps après, il apparaît à la une du magazine Rolling Stone orné d’une couronne d’épines, tel le Christ. C’est le début de la relation amour/haine entre West et le public.

Graduation clôt son ascension au sommet en le consacrant comme un incontournable de la culture américaine. Inspiré par la réaction des spectateurs qu’il observe lors des concerts de U2, il s’inspire plus de la musique house, indie et aréna rock pour créer des compositions grandioses. Il inclut une apparition de Chris Martin de Coldplay et des échantillonnages d’Elton John, Steely Dan et, plus fameusement, Daft Punk sur «Stronger», l’un de ses plus grands succès. Lors du lancement de l’album, une compétition sur le nombre de ventes a lieu entre lui et 50 Cent, qui sort son album Curtis le même jour. La victoire de West dans ce département marque pour plusieurs la fin de la domination du rap gangsta et une acceptation d’autres types de rap plus variés, marquant ainsi la finalité d’un virage commencé avec The College Dropout.

Le sommet (2008 à 2014)

808s & Heartbreak (2008)

My Beautiful Dark Twisted Fantasy (2010)

Watch The Throne (avec Jay-Z) (2011)

Cruel Summer (album collaboratif de son étiquette GOOD Music) (2012)

Yeezus (2013)

La trilogie d’albums scolaires, débutée avec The College Dropout, devait se terminer avec un quatrième album: Good Ass Job. Malheureusement, durant la tournée suivant Graduation, sa mère décède et il se sépare de sa fiancée. Cette période chargée d’émotions se traduit par la parution de 808s & Heartbreak, un album triste où le flot habituel du rappeur est remplacé par un rap chanté à l’aide d’Auto-Tune, un logiciel utilisé habituellement pour corriger les fausses notes. West s’en sert plutôt comme un instrument qui vient accentuer ses émotions. Cet album, où il apparait à son plus vulnérable, ne reçoit pas des critiques très élogieuses lors de sa sortie. Cependant, il est aujourd’hui reconnu comme l’un de ses plus influents, ouvrant la voie aux Drake, Frank Ocean et The Weeknd de ce monde, qui dominent les ondes radiophoniques ces dernières années.

Durant cette période turbulente au niveau personnel, la controverse s’invite de plus en plus souvent dans l’univers de West. La plus marquante de cette époque étant son interruption, lors des MTV Music Awards, du discours de remerciement de Taylor Swift. Suite à ce coup d’éclat, il doit annuler une tournée conjointe prévue avec Lady Gaga et il se retire momentanément de la vie publique.

Heureusement, il est encore capable de racheter ses mauvais coups en créant des œuvres hors du commun. Lorsqu’il émerge à nouveau, il revient en force avec My Beautiful Dark Twisted Fantasy. Le disque reprend tout ce qu’il fait de mieux: les échantillonnages de College Dropout, les orchestrations de Late Registration, les compositions grandioses de Graduation et la vulnérabilité de 808s and Heartbreak. À cela s’ajoute une longue liste d’invités de marque et de divers horizons (Jay-Z, Rihanna, Raekwon, Elton John, Nicki Minaj, Bon Iver…) C’est un album épique et extrêmement bien ficelé, reconnu comme l’un des chefs-d’œuvre de l’histoire de la musique par plusieurs publications influentes.

Surfant sur le succès commercial et critique, il retrouve son mentor Jay-Z pour un album en duo. Sans être aussi influent que ses albums solos, l’opus est fort jouissif pour les auditeurs alors que les deux rappeurs semblent prendre un malin plaisir à se renvoyer la balle, le tout sur une facture musicale de grande qualité produite majoritairement par West. Les succès «Otis» et «N****s In Paris» en sont de bons exemples. La compilation Cruel Summer continue sa série de triomphes en ajoutant les titres «Cold», «Mercy» et «Clique» à sa longue liste de succès.

Mais, depuis ses débuts, ce qui motive West, c’est de repousser les limites et se pointer où on ne l’attend pas. C’est quand il lance enfin son sixième album solo qu’il ne déçoit pas. Yeezus présente un son épuré et dur qu’on pourrait qualifier de rap industriel. Presque totalement dénué de musicalité,sauf sur l’ultime chanson «Bound 2», l’album réussit tout de même à mettre de l’avant le génie mélodique de West, particulièrement sur la troublante «Blood On the Leaves».

Un tour de force qui n’obtient pas le succès commercial de ses prédécesseurs, sans doute à cause de ses sonorités minimalistes et abrasives. Cependant,il continue d’éblouir la critique et le monde musical. Le vénérable Lou Reed déclare d’ailleurs dans une critique dithyrambique de l’album: «No one’s near doing what he’s doing, it’s not even on the same planet 

La chute (2015 à aujourd’hui)

The Life Of Pablo (2016)

Ye (2018)

Kids See Ghosts (avec Kid Cudi sous le nom Kids See Ghosts) (2018)

Jesus Is King (2019)

Après Yeezus, West ne semble plus aussi motivé musicalement. Il se consacre au domaine de la mode, où il s’est imposé dans les dernières années, surtout grâce à ses espadrilles Yeezys. Début 2015, il fait paraître trois chansons en collaboration avec nul autre que Sir Paul McCartney. «Only One», «All Day» et «FourFiveSeconds» laissent croire que le meilleur est encore à venir.

Cependant, il faudra attendre un an avant que son album suivant, The Life Of Pablo, soit dévoilé au grand public. Le tout se fait de manière chaotique après plusieurs reports, et même plusieurs modifications après la sortie officielle de l’album. À partir de ce moment, l’image publique prend le dessus sur l’artiste. Il n’arrive plus à produire des albums assez percutants pour se faire pardonner ses frasques de plus en plus fréquentes. Il doit annuler la fin de sa tournée Saint Pablo, pendant laquelle son comportement devient de plus en plus erratique, et il est admis en psychiatrie où on lui diagnostique un trouble bipolaire. À sa sortie de l’hôpital, il se positionne comme partisan du nouveau président Donald Trump, au grand dam de ses fans et de la communauté hip-hop américaine.

En 2018, il arrête de prendre sa médication, en plus d’enchaîner les déclarations bizarres et choquantes sur Twitter et en entrevue, défendant au passage Bill Cosby et affirmant que l’esclavage est un choix. Alors que les journalistes et le public semblent plus se soucier de sa santé mentale que de sa musique, il sort coup sur coup Ye, en solo, et Kids See Ghosts, en collaboration avec Kid Cudi. Si Ye est son opus le moins mémorable à ce jour, Kids See Ghosts est franchement sous-estimé et mérite une réécoute. Dans les mois suivants, il annonce la parution prochaine d’un nouvel album Yandhi, suite spirituelle de Yeezus.

Cependant, dans un geste que plusieurs croient motivé par des motifs plus pécuniaires que théologiques, il promet de quitter la musique profane et de consacrer son œuvre à la gloire de Dieu. Il annule le projet Yandhi et annonce plutôt la sortie de Jesus Is King. L’album est assez réussi. On sent une ligne directrice pour la première fois depuis Yeezus. Et si la religion n’est réellement qu’un coup de publicité selon certains, il s’y donne à fond.

Au lieu de partir en tournée, il présente plutôt des Sunday Services, genre de messe où se mêlent prières et réinterprétations de ses chansons. Il y est accompagné d’un chœur gospel, le Sunday Service Choir, dont il produit d’ailleurs le premier album, Jesus Is Born. Il s’associe également avec l’artiste contemporaine Vanessa Beecroft pour créer deux opéras aux thèmes bibliques, Nebuchadnezzar et Mary. La plupart des critiques rient du projet, mais ils saluent quand même l’ambition de West qui semble sans fin.

Si Jesus Is King domine les palmarès de musique chrétienne, il n’est pas assez remarquable aux yeux du grand public, qui, lui, ne voit plus que les incartades de l’artiste. En début de carrière, West a déclaré: «You want me to be great, but you don’t ever want me to say I’m great». Le problème, c’est qu’il continue de proclamer sa grandeur, mais, comme le dit l’expression, les bottines ne suivent plus les babines.

Plus le temps passe, plus il semble farfelu de croire qu’il pourra nous subjuguer à nouveau. Mais, même si le personnage public a pris toute la place ces dernières années, ça vaut encore la peine de se replonger dans ses six premiers albums, tous marquants, et même dans les suivants qui contiennent tous de bons moments. Et qui sait, peut-être qu’un jour il trouvera son second souffle, un peu comme Bob Dylan l’a fait après avoir flirté avec Dieu dans les années 1980. À suivre… 

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