Le vingtième anniversaire de l’album «In Utero» de Nirvana | Bible urbaine

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Le vingtième anniversaire de l’album «In Utero» de Nirvana

Le vingtième anniversaire de l’album «In Utero» de Nirvana

Comment redire adieu

Publié le 7 octobre 2013 par Mathieu St-Hilaire

Crédit photo : www.consequenceofsound.net

Il y a vingt ans ce mois-ci paraissait le dernier album studio de Nirvana, le viscéral In Utero. L’album obtient donc le même traitement que Nevermind a reçu il y a exactement deux ans, soit une réédition de ses pièces originales et l’ajout de versions inédites et de b-sides sur un deuxième disque. La raison parfaite pour redécouvrir (ou même découvrir) un album que plusieurs affirment, avec le recul, comme étant le meilleur dans la courte mais mouvementée histoire du trio de Seattle.     

À l’aube de la sortie de l’album In Utero en 1993, le bruit courrait à l’effet que Nirvana allait livrer quelque chose d’ultra-abrasif, voir quasi-inécoutable, afin de consciemment perdre une bonne portion de fans qui les avaient découverts avec Nevermind. Après tout, le groupe avait décidé de se tourner vers Steve Albini pour la réalisation, lui qui était reconnu pour l’aspect cru de ses enregistrements, que ce soit avec son groupe noise-rock Big Black, ou bien pour The Jesus Lizard, Pixies ou bien PJ Harvey.

 Si Nevermind représentait la propulsion inattendue vers la gloire, In Utero allait y mettre un frein soudain et brusque. Évidemment, on a rapidement constaté que, malgré toutes les couches de distorsions étendues sur bandes sonores, Kurt Cobain ne pouvait quand même s’empêcher complètement d’écrire des chansons pop mélodieuses et significatives.

Le tout débute de brillante façon. «Teenage angst has paid off well / Now I’m bored and old», chante cyniquement et de manière auto-dérisoire Kurt Cobain sur «Serve the Servants», qui introduit l’auditeur dans l’univers sonore volontairement moins ordonné du groupe. S’ensuit «Scentless Apprentice», inspirée du roman Le Parfum de Patrick Süskind, qui est d’une pesanteur et d’un nihilisme à faire monter la pression artérielle, avec la voix du chanteur plus torturée et démentielle que jamais. Les thèmes abordés par Cobain sont encore plus sombres et décadents que sur Nevermind, les références à la maladie, la folie, l’addiction et la mort formant la toile de fond de l’album.

«Heart-Shaped Box», premier extrait, laissait entrevoir, par la morbidité de son vidéo, la nouvelle direction qu’on pourrait qualifier d’autodestructive, qu’avait décidé d’emprunter le groupe (ou, du moins, Kurt Cobain). Les moments calmes dans les couplets sont encore merveilleusement malsains, contrastant parfaitement avec les explosions ahurissantes lors des refrains. On doit aussi souligner l’importance capitale de Dave Grohl, lui qui amène chaque chanson à un autre niveau.

Kurt Cobain était aussi un grand fan de musique pop. Ainsi, des pièces comme «Dumb» et «Pennyroyal Tea» sont plus conventionnelles et démontrent encore toute la sensibilité qui l’habitait, même si la première fait sans aucun doute référence au problème grandissant d’héroïne dont il était prisonnier. Il s’agit d’une des chansons les plus sous-estimées de tout le répertoire du trio, un moment où Cobain semble abandonner la colère qui le hantait sans cesse.

«Milk It» représente la chanson la plus extrême d’In Utero, celle où la touche Steve Albini est la plus marquante. Les nombreux changements de dynamiques, la puissance des refrains et le style déconstruit de la pièce font réaliser à quel point il était étrange de retrouver Nirvana au sommet des palmarès à l’époque. On peut définitivement voir en «Milk It» un désir évident de s’éloigner de la popularité qui étouffait Kurt Cobain. Malheureusement, il était déjà trop tard.

L’incroyable talent pour la composition de Cobain était quand même encore bien intact, malgré la dégradation de sa santé physique et mentale. «Radio Friendly Unit Shifter» est la preuve que, lorsque les trois membres étaient sur la même longueur d’ondes musicalement, peu de groupes dans l’histoire du rock pouvaient  livrer des chansons aussi redoutables et euphoriques. Lyriquement, les démons de Kurt Cobain y sont encore exposés: «I love you for what I am not / I do not want what I have got / What is wrong with me / What is what I need». Du grand Nirvana.

La chanson la plus triste nous arrive toutefois à la toute fin, «All Apologies» étant, d’une certaine façon, le testament de Cobain. Constater à quel point le chanteur paraît résigné en chantant les paroles malheureusement annonciatrices de la suite des choses nous brise le cœur. Lorsque qu’il murmure le dernier «All in all is all we are» et que le silence s’installe, il est impossible de ne pas songer à son destin tragique. On en reste bouche bée.

Sur le deuxième disque, on peut entendre surtout des pièces qui vont satisfaire les plus maniaques du groupe. Toutefois, la chanson «Sappy», qui s’est refaite une beauté pour l’occasion, est tellement bonne qu’elle s’avèrerait être le point culminant de la carrière de bien d’autres formations. «I Hate Myself and I Want to Die», avec son titre des plus choquants et révélateurs, mérite également notre attention. La chanson cachée de l’édition européenne d’In Utero en 1993, «Gallons of Rubbing Alcohol Flow Through the Strip», y est aussi présente. Dave Grohl prend le micro sur «Marigold» et «Marisgold», la première étant électrique, et la deuxième, acoustique.

Bien entendu, l’album comme tel est un incontournable et prouve à quel point Nirvana demeure aujourd’hui un groupe qui a changé, un peu malgré lui, le paysage musical et la culture populaire dans la première moitié des années 1990. Nevermind restera à jamais «l’album révolutionnaire», mais plus le temps avance, plus l’incroyable force tordue d’In Utero est sidérante.

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