«Les albums sacrés»: le 10e anniversaire de «Trompe L'Oeil» de Malajube | Bible urbaine

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«Les albums sacrés»: le 10e anniversaire de «Trompe L’Oeil» de Malajube

«Les albums sacrés»: le 10e anniversaire de «Trompe L’Oeil» de Malajube

Rugissements jouissifs

Publié le 11 février 2016 par Mathieu St-Hilaire

Crédit photo : Dare To Care et John Londono

Je me rappelle d’il y a dix ans: j’étais dans mon premier appartement puis j’allais à l’université étudier en vue d'un baccalauréat que je n'étais même pas sûr de compléter. Ma vie était aussi instable que le contenu de mon frigidaire. Au niveau musical, Montréal était la Mecque de la planète, et j’allais voir des shows en quantité industrielle. Arcade Fire par ci. Wolf Parade par là. Puis je faisais de la radio aussi. Un album que je faisais jouer sans arrêt était Trompe L’œil de Malajube. J’ai dû faire jouer chaque pièce au moins une quinzaine de fois. Et, quand je retournais chez moi, je faisais jouer l’album au complet. Imaginez mon plaisir, aujourd’hui, de réécouter le disque et d’en faire l'objet d'une chronique.

«Moi, je ne peux pas l’écouter tellement je l’aime pas», me lance le chanteur Julien Mineau, avec qui j’ai eu le plaisir de m’entretenir à propos de Trompe L’œil la semaine dernière. «C’est pas que je l’aime pas, mais je ne peux pas l’écouter comme quelqu’un d’autre parce que je vois juste mes faiblesses, ma naïveté et mon inexpérience», se corrige-t-il. Voilà qui me rassure. N’empêche que le doute planait à l’époque lorsque l’enregistrement fut terminé: «On n’était vraiment pas sûr de notre coup. On avait fait Le Compte Complet sans trop de budget, mais là on avait une subvention. Disons que ça ajoutait ben du stress».  

Première offrande du groupe en 2004, Le Compte Complet laissait déjà présager de grandes choses. Encore aujourd’hui, essayer d’écouter «Le Métronome» sans taper du pied, ou chanter à l’unisson est impossible. Et visez-moi cette glorieuse prestation de «La Valérie» à l’Escogriffe en 2005. Avec le recul, on constate que quelque chose était en train de prendre forme. Pierre Lapointe le savait déjà, semble-t-il, car lors du gala de l’ADISQ 2005, il a mentionné que Malajube est le meilleur groupe indépendant de Montréal depuis les mythiques Me Mom and Morgantaler au début des années 1990. «On ne connaissait pas Pierre Lapointe personnellement. Mais je me souviens d’avoir vu ce gala de l’ADISQ et qu’on s’est dit que s’il pensait ça, on allait l’appeler!».

malajube

Pierre Lapointe apparaît donc sur «Montréal -40°C», premier extrait de l’album, et déjà on peut sentir une évolution impressionnante. D’ailleurs, Julien se souvient des conditions hivernales médiocres  lors de l’enregistrement au studio Breakglass: «Il faisait ben froid. Il n’y avait pas de chauffage alors on avait nos tuques puis nos mitaines». Un peu comme un ours polaire dans l’autobus, finalement. Le reste de l’album a été créé dans l’appartement un-peu-trash converti en studio du réalisateur, Ryan Battistuzzi, me confie-t-il. «C’était drôle de voir Pierre Lapointe là-dedans avec Loco Locass ou Les Trois Accords!»

Si le buzz sur Montréal était bien réel au niveau international, Malajube se distinguait de tous ces groupes, car leurs chansons étaient en français. À ce sujet, Julien Mineau précise que jamais ils n’ont pensé passer à l’anglais: «Non, parce que c’était notre force en fait, celle de faire de la bonne musique dans notre propre langue. Les anglophones de tous ces bands de Montréal étaient bien contents que l’on chante en français et que l’on fasse de la bonne musique». Et bien que le groupe soit associé à cette nouvelle vague montréalaise, le son du groupe est indéfinissable à l’époque tellement ça ne ressemble à rien qui se fait ici ou ailleurs.

Et n’importe quelle chanson sur Trompe L’œil peut en témoigner, car elles contiennent toutes des tournures imprévisibles qui surprennent l’auditeur. Que ce soient les cris libidineux sur la superbe chanson pop «Pâte Filo», les rugissements des guitares et des voix sur «Casse-cou» ou bien la dansante mais fracassante «Fille à Plumes», chaque pièce a une forme bien distincte et insuffle une énergie unique au reste de l’album. Qu’est-ce que le groupe écoutait à l’époque pour s’inspirer? «Il y avait moins de bands québécois il y a dix ans. Je me souviens de Broken Social Scene au niveau du nombre de tracks. On écoutait ben gros du Paul McCartney solo dans ce temps-là je pense. J’en écoute moins maintenant, mais c’est une phase que j’ai eue.»

Comme les albums de Broken Social Scene et de McCartney, Trompe L’œil comporte plusieurs mélodies infectieuses. «Ton Plat Favori» est un vrai régal avec sa ligne de piano accrocheuse et ses backvocals féminins gracieusetés de Valérie Jodoin-Keaton du groupe The Dears. «La Monogamie» est absolument grandiose et représente peut-être la meilleure de l’album avec sa finale à couper le souffle. La magnifique ballade «Étienne d’Août» suit impeccablement les plus rugueuses «Fille à Plumes» et «Casse-cou». «St-Fortunat» est une pièce plus sombre et psychédélique avec des paroles plus transparentes: «Tu dis qu’il y a le mal / Dans les murs de ta maison / J’ai jamais su remonter l’moral / J’ t’en prie mon ami tiens bon». Il ne s’agit probablement pas d’un hasard que «La Fin», brève instrumentale rassurante, soit la dernière pièce après «St-Fortunat» et vienne clôturer l’album sur une note positive.

Avec un album sortant autant de l’ordinaire, les réactions furent extrêmement positives, et pas seulement au Québec: «On s’est retrouvé dans le top 10 du Times Magazine puis ça explosé à partir de là. C’est l’album qui a changé nos vies aux quatre gars du band», mentionne Julien Mineau. Le groupe a ensuite accumulé les tournées un peu partout dans le monde, que ce soit aux États-Unis, en Europe, au Japon ou en Scandinavie. L’album est sorti dans tous ces pays. Même les radios commerciales du Québec ont embarqué! «J’ai un flash d’être à St-Hyacinthe en attendant de faire notre show puis il y a un char de jock qui passe dans la rue avec « Montréal -40°C » qui joue à tue-tête», plaisante Mineau. On appelle ça une belle victoire. Trompe L’œil a aussi été nommé au tout premier prix Polaris avec uniquement des artistes anglophones tels Final Fantasy, Wolf Parade, Metric et Broken Social Scene.

À la question de savoir si Malajube était comparé aux autres groupes montréalais à l’époque, Julien Mineau mentionne, humblement: «Un peu. C’est sûr que ça joué un gros rôle dans notre succès à l’international. Je ne crois pas que l’on aurait joué au Japon sans cette vague-là. On est bien tombés. Et puis on a sûrement contribué un peu aussi.» Sauf que ce qui est bien avec le recul, c’est que l’on peut écouter un album comme Trompe L’œil et le dissocier complètement de la scène montréalaise à laquelle il pouvait parfois être associé à l’époque. Alors que reste-t-il dix ans plus tard? Un album d’une inventivité exceptionnelle créé par un groupe en pleine possession de ses instincts créatifs. Des chansons ayant toujours autant d’audace et de folie et qui n’ont perdu aucune parcelle d’énergie avec les années. Un disque qui à bien des égards demeure inégalé encore aujourd’hui. Appelez ça un classique ou un album culte, peu importe, Trompe L’œil a contribué à faire passer la musique québécoise à un autre niveau.

À surveiller le 25 février 2016: «AEnima» de Tool. Consultez toutes nos chroniques précédentes au www.labibleurbaine.com/Les+albums+sacrés.

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