«Les albums sacrés»: le 20e anniversaire de «Carpal Tunnel Syndrome» de Kid Koala | Bible urbaine

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«Les albums sacrés»: le 20e anniversaire de «Carpal Tunnel Syndrome» de Kid Koala

«Les albums sacrés»: le 20e anniversaire de «Carpal Tunnel Syndrome» de Kid Koala

Le fabuleux destin d’Eric San

Publié le 16 juillet 2020 par Isabelle Lareau

Crédit photo : Ninja Tune

Qu’est-ce qu’un accident de voiture, Louis Armstrong et des poules ont en commun? Je ne suis pas certaine, mais ces concepts, après un passage sur les tables tournantes de Kid Koala, prennent tout leur sens.

L’une des choses que j’aime le plus avec la chronique Les albums sacrés c’est le fait que je découvre une multitude de choses lorsque je revisite un album qui a marqué mon imaginaire de mélomane. Cela me permet de comprendre le contexte entourant la conception du disque, l’état d’esprit de l’artiste, et aussi les objectifs. Mon petit côté geek me pousse à chercher quels artistes ont influencé le musicien qui souligne l’anniversaire d’une parution.

J’ai eu la chance de m’entretenir (au téléphone) avec l’hyper sympathique DJ afin de comprendre comment a pris forme ce premier album et ce qu’il cherchait à accomplir. D’emblée, il m’a dit, en riant: «Ce disque a vraiment dérouté les gens; ils ne savaient pas quoi en penser!»

Dès le début, Kid Koala désirait inventer de nouvelles façons de créer de la musique, d’ouvrir de nouvelles portes musicales. Il ne voulait pas prétendre que l’enregistrement de cet opus était quelque chose qu’il n’était pas, c’est-à-dire une soirée endiablée avec une foule de quelques centaines de personnes qui font la fête. En fait, la réalité était tout autre: il était seul dans son appartement, avec ses écouteurs sur les oreilles, puisqu’il n’avait pas de haut-parleurs. Recréer une énergie similaire dans ce contexte ne s’y prête pas, car l’énergie est différente. Mais cela s’inscrit dans la genèse de Kid Koala.

Une offrande à l’image du DJ

Après une enfance consacrée à l’apprentissage du piano classique, il découvre, avec émerveillement, à douze ans, les tables tournantes et Public Enemy… Dès lors, ses économies servent à acheter des disques. Il consacre ses temps libres à la pratique du scratching. Sa famille habitait à Vancouver, où la scène rave n’était pas particulièrement développée, à l’instar de l’Angleterre. Et même si elle l’avait été, il n’avait pas l’âge d’aller dans les clubs. Ce vécu influencera sa démarche artistique.

Avec Carpal Tunnel Syndrome, il cherchait à concevoir un disque en utilisant uniquement des tables tournantes. Il ne voulait pas recréer la mixtape qu’il a lancée en 1996, intitulé Scratchcratchratchatch. Cette offrande, à ses yeux, constitue son premier album. Il utilise l’avance de fonds octroyée par sa maison de disque pour acheter une enregistreuse huit pistes, n’étant pas intéressé par un ordinateur, un échantillonneur ou même Pro Tools. «En fait, la seule vraie restriction que je me suis imposée était de tout bâtir à partir de zéro.»

Enregistrer ce disque fut laborieux. Kid Koala, malgré son expérience en tant que DJ et membre de Bullfrog, se demandait, comme bien des jeunes qui terminent leurs études, quelle carrière l’attendait. Pourrait-il vivre de la musique, ou devrait-il se rabattre sur un emploi plus conventionnel?

«Parfois, tu es ton pire ennemi. Je venais tout juste d’obtenir mon diplôme, j’avais de la pression de la part de mes parents pour trouver un vrai emploi. En plus, je venais tout juste de signer un contrat de disque avec l’étiquette Ninja Tune, car ils (les membres de ’équipe exécutive, le duo Coldcut) avaient entendu ma mixtape. Ces derniers étaient mes héros, alors cela ajoutait de la pression. Ils sont la raison pour laquelle je suis devenu un DJ. Leur album What’s That Noise (1989) ainsi que les groupes De La Soul et Public Enemy, m’ont convaincu de me procurer une table tournante, d’en apprendre davantage et de pratiquer. Tout cela a fait en sorte que je me mettais un peu de pression sur les épaules…»

Puis, il a pris une pause avant de dire, en riant: «En fait, je m’en mettais beaucoup! Ninja Tune est l’une des étiquettes les plus prestigieuses, et ces gars-là étaient mes mentors.»

Se basant sur sa première expérience d’enregistrement (Scratchcratchratchatch fut complété en trois mois), Kid Koala a dit à Ninja Tune que l’album serait prêt dans six mois. Le stress a augmenté lorsqu’il a constaté l’intérêt grandissant pour sa musique, enchaînant les tournées et les entrevues, dont une pour le célèbre magazine Rolling Stone…

Eric s’est donc mis au travail. Ayant épuisé les différentes sonorités de sa discographie, il a décidé de renouveler son matériel. Il a effectué un immense travail de bibliothécaire, œuvrant à cataloguer et à annoter ses 3 000 nouveaux disques. Alors qu’il n’y a pas encore une seule chanson qui soit terminée, il a confié à ses amis qu’il considère redonner à Ninja Tune l’avance qu’il a reçue, qu’il ne se sent pas de taille face à ce projet. Il a alors demandé conseil à DJ Food: devrait-il utiliser un échantillonneur et faire comme les autres? Celui-ci lui recommande de rester fidèle à lui-même: «Nous savons que tu es différent, c’est pour cela que nous avons signé un contrat avec toi!»

Des épiphanies, version Montréal

Cependant, deux moments «eurêka», comme le musicien les nomme, apportent un éclairage nouveau sur l’album à concevoir.

Deux évènements «très montréalais» et en apparence anodins se révèlent être une source d’inspiration. Alors qu’il jouait au Jello Bar (Montréal) avec sa formation Bullfrog, il s’est assuré qu’il y avait de la musique pendant les intermèdes. Lors d’un moment de distraction, la chanson qu’il jouait s’est arrêtée abruptement, ce qui a permis à l’auditoire d’entendre les conversations des autres. Un homme, possiblement ivre, a tenté de flirter avec une femme, l’abordant de façon particulièrement maladroite… Une situation absurde qui n’est pas passée inaperçue!

L’autre moment marquant fut une commotion sur la rue Saint-Denis («J’habitais la rue Saint-Denis, car c’est là qu’étaient les magasins de disques à la fin des années 90.»), causée par un accrochage entre deux automobilistes alors qu’ils convoitaient la même place de stationnement, donnant lieu à un échange d’insultes.

Le DJ a réalisé qu’il peut raconter des histoires avec ses tables tournantes, pas seulement créer de la musique destinée aux planchers de danse. Et ces récits pouvaient être une fenêtre sur la vie de tous les jours.

C’est ainsi que ces efforts de classification ont su porter leurs fruits: il a pu repérer des dialogues où la drague était mise de l’avant, ainsi que des réponses potentielles. Cette idée a généré les chansons «Barhopper 1» et «Barhopper 2». Et l’incident entre les deux conducteurs a adopté la forme de «Fender Bender». Et la fameuse «Scurvy» est un clin d’œil à l’obsession excessive qu’ont les DJ de vouloir pratiquer constamment, alors que cela leur ferait du bien d’aller prendre de l’air frais et de profiter du soleil!

Enregistrer Carpal Tunnel Syndrome est finalement devenu un projet amusant à réaliser: «Mon combat de lutte contre cet album s’est transformé en comment raconter des histoires grâce à une table tournante, quelles émotions puis-je recréer?» Après quatre ans de travail acharné (au lieu des six mois initialement estimé), il présente le résultat à Ninja Tune.

Un doute persistant…

«Alors que je prenais l’avion pour me rendre à Londres afin de leur faire écouter l’album, je ne savais absolument pas comment ils réagiraient. Je me préparais mentalement à toute éventualité. Je croyais qu’ils me diraient: Tu sais, ce n’est pas vraiment ce à quoi on s’attendait, on ne va peut-être pas le lancer tout de suite… Finalement, ils ont vraiment aimé. Je les ai prévenus que ce n’est pas un disque pour les clubs et ils m’ont répondu: Oui, nous savons! Je leur en suis très reconnaissant d’avoir pris une chance avec moi.»

Eric a admis qu’il n’avait pas l’impression qu’il avait atteint un niveau professionnel à cette époque, d’où le stress. Je lui ai demandé c’est à quel moment dans sa carrière qu’il a réalisé qu’il était devenu un musicien professionnel. Il m’a répondu, en s’esclaffant: «J’attends toujours ce moment…» (il ajoute, plus sérieusement) «…Mais aujourd’hui, j’ai compris que lorsque tu es nerveux à propos de quelque chose, c’est que tu essaies une nouvelle manière de procéder.»

«Je me souviens d’avoir lu une critique, à l’époque, qui disait que cet album surpassait au niveau de la bizarrerie toutes les autres offrandes. Ma réflexion a été: «C’est vrai et, tant qu’à y être, je serai étrange à tout jamais! (…) Au lieu de chercher des échantillons de rythmes à la batterie, je recherchais les pires phrases pour aborder les gens et les meilleures réponses à ces techniques de drague embarrassantes. Au final, notre musique reflète nos goûts et nos trouvailles, lorsque l’on fouille dans les bacs des disquaires.» 

Quel sera l’héritage de Carpal Tunnel Syndrome?

Pour les mélomanes, cet opus est un heureux mélange de bonheur, d’originalité et d’ingéniosité. Le fait de le revisiter nous procure un sourire, mais aussi de l’étonnement; Kid Koala était un visionnaire, et malgré ses références au passé, les sonorités sont toujours aussi modernes. Les critiques et DJ y voient là une œuvre incontournable.

Et pourtant, Eric est humble. «Lorsque j’ai dû le réécouter, vingt ans plus tard, car c’est son anniversaire, je vois que les graines de ce que j’allais devenir étaient semées, que de nouveaux buts se dessinaient pour moi, que ce soit la musique, les techniques et les idées que je raffine. Et Carpal Tunnel Syndrome a ouvert la porte à des projets qui se sont développés par la suite. Cela a définitivement modifié cette aventure pour moi.»

«J’espère que ce disque apporte toujours de la joie aux personnes qui l’écoutent.»

Surveillez la prochaine chronique «Les albums sacrés» en juillet 2020. Consultez toutes nos chroniques précédentes au www.labibleurbaine.com/Les+albums+sacrés.

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