«Les albums sacrés»: le 20e anniversaire de «Dehors Novembre» des Colocs | Bible urbaine

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«Les albums sacrés»: le 20e anniversaire de «Dehors Novembre» des Colocs

«Les albums sacrés»: le 20e anniversaire de «Dehors Novembre» des Colocs

Les adieux

Publié le 13 juillet 2018 par Mathieu St-Hilaire

Crédit photo : Solodarmo

Il m’est extrêmement difficile de m’exprimer sur Dehors Novembre pour des raisons évidentes. Comme bien des gens au Québec, la musique des Colocs a été une trame sonore pour moi dans les années 1990. Pour plusieurs encore aujourd’hui, le nom de Dédé Fortin a une connotation toute spéciale. Il représentait la rock star qui aurait pu aussi être un de nos chums. On ne le connaissait pas, mais c’était tout comme. Parce que, oui, Les Colocs avaient un côté festif qui rejoignait ceux qui aimaient faire le party. Hormis tout ça, on le sait malheureusement trop aujourd’hui: le groupe avait aussi un côté incertain, un doute immense et aussi une douleur profonde. Sur Dehors Novembre, la douleur jaillit de partout, comme le sang du chat Belzébuth dans la toune du même nom. On est en juillet 2018 et Dehors Novembre a vingt ans.

Les Colocs arrivent en 1993 et insufflent une énergie déjà présente dans le paysage musical québécois du début de la décennie. Après un passage à vide à la fin des années 1980, on se retrouve tout d’un coup avec Leloup, Desjardins, Bélanger, Vilains Pingouins, les Parfaits Salauds, Zébulon, Possession Simple et même, du côté anglo, avec les géniaux Me, Mom and Morgentaler. Avec leur premier album, Les Colocs représentent cette espèce de renouveau nationalisme inclusif qui teinte la période. Au plan musical, ils sont tout aussi inclusifs, touchant au blues, au traditionnel, au folk, au rockabilly, au swing et même à la turlute. Ils s’approprient (mot à la mode de nos jours) ce qui les inspire. Puis c’est bon en tabarnouche.

Puis vient la mort de Patrick Esposito Di Napoli, ami et complice de Dédé. Puis vient l’échec référendaire de 1995, où le groupe effectue le lancement de son deuxième album, Atrocetomique. Tout d’un coup, la vie est différente. L’espoir vient de prendre le bord un peu. Le groupe change aussi: Mononc’ Serge part faire ses affaires, Jimmy Bourgoing quitte. Arrivent André Vanderbiest et les frères Diouf. Seuls Dédé et Mike Sawatzky restent. Pour enregistrer son prochain album, Dédé décide de s’isoler dans une maison de campagne à St-Étienne-de-Bolton (l’Estrien en moi en est très fier). Le prochain disque, aux dires de Dédé, va être beaucoup plus heavy, au risque de repousser le monde. Vrai que l’album sera plus lourd. Mais les gens sont restés.

Déjà, les ajouts de Vanderbiest et des frères Diouf apportent d’autres couleurs: saveurs de Nouvelle-Orléans, percussions africaines, reggae, ska, jazz. Il y a toujours un dénominateur commun, par contre, et c’est Dédé. Son écriture change, sauf que son audace est encore plus évidente. La première toune,  «Belzébuth», est une épique entrée en scène de plus de neuf minutes où les escapades d’un chat en mal d’aventure se terminent dans un bain de sang. Les rapprochements avec Dédé se font hélas beaucoup trop aisément. Artistiquement, toutefois, il est en pleine possession de ses moyens, sa plume n’ayant jamais été aussi bien aiguisée. Sans parler de son interprétation sans bavure.

Dédé n’a pas perdu de son côté engagé,  «Pissiômoins» s’attaquant à l’establishment, aux grands bandits à cravate et à l’inertie générale. Dédé est plus cinglant que jamais: «Pis si ô moins / Y’en avait moins de pauvres crétins / En train de se faire faire un blowjob / Au p’tit bureau qui s’trouve en haut / D’la pyramide des affranchis». Derrière lui, son nouveau groupe est en parfaite symbiose, incarnant le nouveau son du groupe avec brio. Musicalement, les chansons sont beaucoup plus musclées que ce que le groupe nous avait habitué par le passé.

Habituellement, les fameuses «chansons d’été» sont risibles et complètement insignifiantes. Une des rares exceptions est «Tassez-Vous De D’Là», qui jouait partout à l’été 1998. Ceux qui y étaient s’en rappelle assurément. La chanson a tellement joué et rejoué qu’elle fait sans doute partie de la mémoire collective du Québec, tout le monde pouvant réciter les paroles de A à Z, même le refrain chanté en Wolof. «Qu’est-ce qu’on fait dans c’temps là? Moi j’avais l’goût de m’enfuir», se demande Fortin, rongé d’une grande culpabilité et d’une impuissance devant un ami qui a besoin d’aide. Une chanson unique et ô combien brillante.

Dehors Novembre n’est pas que Dédé, André Vanderbiest et Mike Sawatzky y allant de leurs contributions respectives. Le premier avec «La Maladresse», une chanson à saveur plus folk et légère que les pièces précédentes. Sawatzky, quant à lui, pousse un blues plus lourd intitulé «U-Turn». Chantée en anglais, la pièce s’intègre très bien à l’ambiance de l’album, Sawatzky semblant refléter sur les changements à apporter avant qu’il ne soit trop tard: «You ain’t got enough gas to get up the hill/You should make a u-turn before you get yourself killed».

«Le Répondeur» se passe de toute présentation. C’est l’une des chansons qui frappent le plus au cœur dans tout le répertoire de la chanson québécoise; la douleur et la solitude de Dédé y sont palpables. La chanson est d’une sincérité consternante et ouvrira les yeux de bien des gens sur l’état dans lequel se trouvait l’artiste. La pièce va dans la profondeur de l’âme de son auteur. Après autant d’années, les paroles amènent toujours une grosse boule dans la gorge et l’estomac: «C’est à cause de mon répondeur / Y’a absolument rien su’a cassette / Je te dis qu’à soir dans mon p’tit cœur / Y fait frette». Lors d’une prestation de la chanson au Festival d’été de Québec à l’été 1999, Dédé aura toutes les misères du monde à finir la chanson. Bouleversant.

Fortin rugit toute sa détresse sur la chanson suivante, l’incendiaire «Tout Seul». Encore une fois, le propos est sombre. Questionné afin d’expliquer la grande différence au niveau des textes et de l’ambiance générale, Dédé rétorquera que, comme les équipes de hockey, il aime croire que les groupes de musique peuvent avoir de la profondeur. «Tellement Longtemps» pose un regard en arrière, par rapport à une insatisfaction du présent. Au plan musical, c’est une des pièces les plus accrocheuses du disque, créant un paradoxe avec le contenu du texte.

Pour clore le tout, la chanson titre laisse encore complètement pantois. Débutant un peu comme «The End» des Doors, «Dehors Novembre» relate les derniers moments de Patrick Esposito, sous percussions quasi tribales et guitares nocturnes. Le texte est ahurissant, peut-être le plus beau que Dédé n’ait jamais écrit. Sans doute le plus émouvant. Les derniers mots:

«L’harmonica c’est pas un violon, c’est pas éternel

Et pis ça pleure comme si c’était conscient d’son sort

D’ailleurs à soir je me permets de pleurer avec elle

J’attends un peu, chu pas pressé, j’attends la mort»

En mai 2000, Dédé Fortin s’enleva la vie dans son appartement à Montréal. J’étais en secondaire 5 à l’époque et la direction de l’école l’avait même annoncé à l’intercom. C’est dire à quel point André Fortin était important pour bien du monde, surtout les jeunes. Dédé avait mentionné que le côté sombre de Dehors Novembre pouvait être expliqué par la mort d’Esposito. Avec le recul, il est évident qu’une grande part de l’album est directement liée à la souffrance de son auteur.

Dédé laissera des p’tits dans le paysage musical québécois. En effet, difficile d’imaginer les Mononc’ Serge, Mara Tremblay, Fred Fortin, Les Cowboys Fringants ou bien même Loco Locass sans Dédé Fortin. Rares sont les artistes québécois qui ont su intégrer aussi naturellement d’autres styles musicaux de partout dans le monde. Mais malgré toute cette curiosité et cette ouverture vers le monde, son trait le plus fort était peut-être à quel point il était fier d’être d’ici. Et comment on devrait l’être aussi.

Surveillez la prochaine chronique «Les albums sacrés» le 26 juillet 2018. Consultez toutes nos chroniques précédentes au www.labibleurbaine.com/Les+albums+sacrés.

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