«Les albums sacrés»: le 20e anniversaire de White Pony de Deftones | Bible urbaine

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«Les albums sacrés»: le 20e anniversaire de White Pony de Deftones

«Les albums sacrés»: le 20e anniversaire de White Pony de Deftones

Pesanteur et paroles lugubres

Publié le 4 juin 2020 par Isabelle Lareau

Crédit photo : Maverick Records

Le quintette de la Californie est un peu comme cet élève discret au secondaire que l’on imagine sympathique, mais sans plus. Cependant, lorsqu'on discute avec lui, on constate qu’il est particulièrement articulé et talentueux, qu'il possède des habiletés insoupçonnées et qu'en plus il n'est pas le moindrement prétentieux. On regrette de ne pas lui avoir parlé avant.

Je m’explique: le groupe n’a jamais vraiment créé de vague en raison de son mauvais comportement (pourtant, ils fêtaient avec Korn!), fait de déclarations pompeuses ou inappropriées (Limp Bizkit), ni multiplié les entrevues (Linkin Park), à l’instar de ses contemporains. En fait, les radios et les chaînes télévisuelles spécialisées en musique ont rarement mis l’accent sur Deftones. Nous avons peu entendu parler du fait que Chino considérait abandonner la formation en 2006…

La seule et infiniment triste tragédie publique du groupe est l’accident de voiture du bassiste et son décès quelques années plus tard. Et ce drame fut abordé avec beaucoup de retenue.

Donc, comment sommes-nous parvenus à découvrir Deftones?

Grâce à leurs efforts acharnés, au bouche-à-oreille, et à Internet, où les échanges et le partage entre mélomanes étaient possibles.

Amitié, skateboard et musique

Le groupe a vu le jour à Sacramento en 1988 lorsque trois amis du secondaire et fervents de la planche à roulettes décidèrent d’allier leurs forces: Chino Moreno (son véritable prénom est Camillo), Stephen Carpenter et Abe Cunningham.

Stephen est devenu guitariste par accident, littéralement. En effet, après qu’une voiture l’eût renversé, il fut confiné à un fauteuil roulant pendant plusieurs mois. Ne pouvant plus faire de la planche et, par le fait même, ayant beaucoup de temps libre, il apprit la guitare par lui-même. Il s’inspire de ses formations préférées, affectionnant les quatre grands du métal: Anthrax, Megadeth, Metallica et Slayer. Il a le sens du rythme et il est dangereusement rapide. Abe, quant à lui, est un batteur talentueux qui a eu l’occasion de s’exercer dès son plus jeune âge, ayant grandi dans une famille musicale. Pour sa part, il écoutait Cream et The Police.

Chino, impressionné, voulait se joindre à eux afin d’avoir un espace créatif commun. Ne sachant pas vraiment jouer d’un instrument, il opta pour le chant. Il adore la musique électro, mais il est également un grand admirateur de The Cure, Depeche Mode, Michael Jackson et PJ Harvey. Trouver un bassiste fut plus ardu, mais le trio dénicha Chi Cheng, un poète qui aime le reggae, le soul et le country, à l’instar de Willie Nelson et Dolly Parton.

Chi n’était pas un bassiste qui avait une éducation musicale formelle; il avait du mal à suivre le rythme et était souvent décalé par rapport aux autres. Les membres de Deftones qualifièrent cette lacune de «métronome de Chi» (Chi Time), un gag qui est resté et que le principal intéressé trouvait amusant. Mais cette caractéristique contribua à forger le son de Deftones.

Ensemble, les gars pratiquent dans le garage de la mère de Stephen, à côté des décorations de Noël. Ils composent des chansons, très abrasives, et donnent quelques spectacles dans leur ville natale; la scène locale s’entiche rapidement de ce groupe dont le son est puissant et solide.

Le premier album, Adrenaline, paru en 1995, était davantage une expérimentation qu’un désir conscient de paver la voie à une carrière. Les paroles, rédigées du point de vue du locuteur, par Chino, traitent de sujets en lien avec l’adolescence. Ce dernier rappe davantage qu’il ne chante.

Surpris mais fébriles que la compagnie de disques Maverick leur demande de retourner en studio pour enregistrer du nouveau matériel, les gars deviennent enfin sérieux par rapport à la musique. Ce fut un moment décisif: la formation croit désormais en son potentiel et se sait capable de concevoir une offrande beaucoup plus intéressante que la première.

Ambitions et vision

Lancé en 1997, Around the Fur témoigne d’une formidable progression. Chino n’écrira plus les paroles à partir de sa propre perspective, mais il privilégiera la fiction glauque afin de créer un univers imaginaire à la The Cure. Deftones invite à nouveau le DJ Frank Delgado, qui avait collaboré sur le premier disque. Ce grand collectionneur se définit comme un mélomane dont les goûts varient entre Michael Jackson et Metallica (on remarque une tendance). Il cherche à créer des sons, des rythmes et des textures avec les tables tournantes.

Par ailleurs, en ce qui a trait à la composition des chansons, celles-ci débutent par une session de jam et jamais par une idée précise ou des paroles. Un riff de guitare ou un jeu de batterie qui les enchantent constitue la base grâce à laquelle ils peuvent construire une chanson. Se retrouver entre eux pour jouer, expérimenter et se confronter est quelque chose qu’ils adorent faire. Le processus est démocratique: une pièce doit plaire à tous, sinon ils préfèrent la mettre de côté.

Delgado devint un membre officiel lors de l’enregistrement de White Pony. Il délaissera éventuellement les tables tournantes au profit des synthétiseurs. D’ailleurs, je pense que Frank a toujours été dans une catégorie à part en tant que DJ; ses scratchs et ses échantillonnages ont toujours été plus ambiants que hip-hop, et il allait très rarement puiser dans la discographie des autres.

Bien que le quintette se considère comme heavy, White Pony a été conçu dans l’optique de poursuivre l’expérimentation musicale et aussi dans cette ambition de se distancer de l’étiquette nu metal, à laquelle les musiciens refusaient d’adhérer. Et ils y parviennent, en partie.

La pesanteur selon Deftones

Le hip-hop est davantage une saveur subtile qu’omniprésente et le jeu de guitare est résolument inspiré du thrash metal plus traditionnel. Le batteur ne se considère pas comme un musicien métal, même si Deftones l’est. Il sait être rapide, tout en sachant quand prendre de l’expansion ou être plus groovy.

La lourdeur est davantage émotionnelle. Oui, les sonorités sont denses, mais il y a aussi un aspect très shoegaze à leur musique. Je crois que cela s’explique par les textures ambiantes du DJ et la voix du chanteur, qui peut être feutrée par moments.

Parmi les vocalistes qui l’ont influencé, il mentionne Mike Patton (Faith No More et environ cinquante-six autres groupes), H. R. (de Bad Brains), Morrissey et Prince (un grand favori de la formation, Purple Rain joue souvent dans l’autobus de tournée).

Après la paralysie de l’une de ses cordes vocales en 2001, il a compris qu’il devait prendre soin de sa santé pour être en mesure de continuer. Cela voulait dire également adopter des habitudes de vie très peu rock’ n ‘roll, comme boire plus d’eau et dormir suffisamment.

Le registre de Chino est impressionnant (ténor, 4 octaves et 2,5 notes); il parvient à osciller entre le cri aigu et un timbre chaleureux, voire sexy par moments. Je trouve que sa voix a quelque de chose de très enveloppant et calmant, et ce, même si les paroles sont franchement inquiétantes. il suffit de penser à «Digital Bath» et «Knife Prty». Il sait aussi être assourdissant, comme c’est le cas avec «Elite».

Et honnêtement, cette dichotomie fonctionne étrangement bien; on hésite entre l’idée de se laisser séduire ou d’évoquer la paranoïa lorsqu’on écoute White Pony. Un peu comme si nous étions hypnotisés par notre cauchemar auditif, une transe délicieuse qui nous emporte ailleurs…

Cependant, lorsque je le réécoute vingt ans après sa sortie, je me questionne sur sa réalisation. Je trouve l’offrande un tantinet linéaire et opaque, alors que le groupe est véritablement un amalgame de genres et d’ambiances éclectiques. Les gars avaient recruté Terry Date, qui a travaillé sur la quasi-totalité de leurs enregistrements, car ils étaient épatés de ce qu’il avait accompli avec Pantera. Malheureusement, à mon avis, il ne rend pas justice à l’originalité des Californiens.

Suis-je une hérétique pour imaginer ce qu’aurait pu être White Pony s’il avait été réalisé par les Dust Brothers?

Surveillez la prochaine chronique «Les albums sacrés» en juin 2020. Consultez toutes nos chroniques précédentes au www.labibleurbaine.com/Les+albums+sacrés.

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