«Les albums sacrés»: le 30e anniversaire de «Facelift» d'Alice in Chains | Bible urbaine

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«Les albums sacrés»: le 30e anniversaire de «Facelift» d’Alice in Chains

«Les albums sacrés»: le 30e anniversaire de «Facelift» d’Alice in Chains

Entre douleur et lucidité

Publié le 21 août 2020 par Isabelle Lareau

Crédit photo : Columbia Records

J’aime beaucoup Alice in Chains, du moins, les trois premiers albums (après, j’ai exploré d’autres courants). Il y a, à travers leur musique, une douleur de vivre exprimée avec lucidité et une grande beauté. Mais il est difficile de penser au quatuor de Seattle sans penser à la mort infiniment triste du chanteur et, quelques années plus tard, de l’ex-bassiste, en raison d’une surdose. Les détails ont fait les manchettes. C’est le nuage noir que les journalistes mettent toujours à l’avant-plan lorsqu’ils parlent de cette formation.

Pourtant, malgré les tragédies, il y a une raison pour laquelle nous affectionnons autant Alice in Chains: c’est la musique. Je vais tenter d’explorer le contexte qui a entouré la création de ce premier album, paru le 21 août 1990.

Le groupe a vu le jour en 1987 à Seattle. La genèse de formation est le fruit d’heureux hasards et d’une stratégie douteuse, racontée maintes fois dans le cadre d’entrevues.

Jerry est issu d’une famille très musicale du côté maternel. Et chez les Cantrell, le country était à l’honneur. Enfant, il fait partie d’une chorale et chante avec sa mère pour le plaisir. Il apprend la guitare par lui-même et admire Pantera, Led Zeppelin, KISS et AC/DC. Son père, un militaire qui a participé à la guerre du Viêt Nam, éprouvait des difficultés à son retour.

Cela entraîna un divorce. La mère de Jerry emménagea chez sa maman avec ses enfants. D’ailleurs, Jerry considère qu’elles sont ses deux parentes. À 21 ans, il les perd toutes les deux en raison d’un cancer, et ce, en l’espace de six mois (il a écrit «Sunshine» à la mémoire de sa mère). Son oncle l’encourage alors à se lancer comme musicien professionnel. Ce qu’il fit.

Des jeunes, un beau-frère et un party

Layne a aussi grandi dans une famille où la musique occupait une place de choix, sa mère étant membre d’une chorale. À l’âge de 11 ans, il obtient une batterie et, éventuellement, joue dans des groupes glam métal. Réalisant que, tant qu’il serait batteur, il n’aurait pas l’occasion de chanter, il vend son instrument et s’équipe en microphones. Il alternera entre les deux rôles auprès de quelques formations avant de s’engager de façon permanente avec Alice in Chains.

Il rencontre Jerry à une fête. En discutant avec lui, Layne apprend qu’il est sans domicile et, étant ivre, lui offre sur le champ l’opportunité de venir habiter avec lui. Il logeait dans un édifice de pratique pour musiciens dotés d’une cinquantaine de chambres (Music Bank). Cantrell, voulant créer un groupe, se souvient d’un certain Sean Kinney, un batteur qui se débrouille plutôt bien, et le contacte. Lorsque le guitariste lui dit qu’il voudrait aussi trouver un bassiste, un peu comme Mike Starr avec qui il avait déjà joué (Gypsy Rose), Sean lui explique que ce dernier est son beau-frère.

Mike, enthousiaste, se joint rapidement au groupe. Mais il manque toujours un chanteur à la formation, et ce, même si le guitariste sait chanter. Jerry, ayant entendu Layne chanter avec son groupe Alice N’ Chains (un nom qui sera recyclé), était grandement impressionné par sa voix et voulait à tout prix qu’il fasse partie du groupe. Cependant, il n’arrive pas à le convaincre d’embarquer dans l’aventure à temps plein, Layne faisant déjà partie d’autres formations.

Les gars décident donc de tenir des auditions pour trouver un chanteur dans le studio où vivent Layne et Jerry. Ils sélectionnent des gens sans talent pour le chant, aussi terribles les uns que les autres. La goutte qui a fait déborder le vase fut lorsqu’un danseur nu, vêtu comme David Lee Roth, tente de se faire recruter. Jerry, Sean et Mike feignaient d’être très intéressés. Layne cède et accepte de faire partie du band. De façon générale, ils sont tous accros au métal anglais et à Elton John, spécialement Staley.

La ville de la pluie et sa scène

Ils offrent alors des spectacles dans la région de Seattle, leur but étant de devenir des vedettes locales. Des promoteurs les remarquent et, grâce à une démo qu’ils vendent lors de leurs concerts, The TreeHouse Tapes (qui contenait le titre «Man In The Box»). En 1989, ils signent avec Columbia Records. Dave Jergen (Red Hot Chili Peppers, Jane’s Addiction, The Rolling Stones et Herbie Hancock) est approché par la maison de disques pour enregistrer leur première offrande studio. Bien qu’il trouve les chansons cafouilleuses, il entrevoit un potentiel immense. Plusieurs réalisateurs avaient passé leur tour, car ils n’aimaient pas la voix de Staley. Il faut se rappeler qu’à l’époque, l’ultime chanteur était Axl Rose, et que le hard rock régnait sur les palmarès.

Dave Jerden et les gars étaient très influencés par Black Sabbath. En fait, lors de sa première rencontre avec le groupe, il leur dit que leur musique sonne comme si Metallica avait accéléré les riffs de guitare de Tony Iommi et qu’eux les avaient ensuite ralentis. Cette réponse satisfait Cantrell et ils se mettent au travail.

Jergen se considère davantage comme un ingénieur du son qu’un réalisateur et, dans cet esprit, il a laissé toute la latitude nécessaire à la formation pour qu’elle puisse s’accomplir.

L’enregistrement s’est plutôt bien déroulé, à l’exception d’un accident qui aurait pu retarder la parution de l’offrande. Le batteur se casse le poignet avant d’entrer en studio. Greg Gilmore, de Mother Love Bone, remplacera Sean. Mais Jergen trouvait qu’il n’arrivait pas à bien capturer l’essence du groupe. Le pauvre batteur coupa son plâtre et joua malgré la cassure, en ayant un bol de glace à proximité.

Le réalisateur garde un excellent souvenir de cet enregistrement et l’apprécie davantage cet album que Dirt (1992), qu’il a aussi réalisé, en raison de son énergie brute et intacte. Par ailleurs, il mentionne que cet opus a permis au quatuor de Seattle de trouver son style. Je suis d’accord avec lui.

Entre douleur et lucidité

Lorsque l’on écoute le jeu de batterie de Kinney, on réalise qu’il sait utiliser le silence pour que les voix ou la guitare puissent remplir l’espace afin qu’une ambiance lugubre se faufile, tel un brouillard gris et froid. Car un silence peut créer une lourdeur. Et cette atmosphère cohabite avec une rage de vivre, entremêlée de nihilisme et de souffrance.

Lancé le 21 août 1990, Facelift n’obtient pas un succès immédiat. Les radios n’aiment pas la voix de Layne, et le premier extrait, «We Die Young», ne parvient pas à être diffusée adéquatement. C’est finalement MTV qui permettra à Alice in Chains de briller. La station accroche sur «Man in the Box», qui sera en rotation régulière dès 1991.

Deux tournées subséquentes (Van Halen et The Clash Of the Titans) leur donnent l’occasion de se faire connaître auprès d’un public plus large, bien que peu réceptif (comment dire… les fans de Slayer sont dans une catégorie à part).

Selon le batteur, ils ne sont pas des perfectionnistes purs et durs, mais ils souhaitent que la chanson qu’ils enregistrent soit réussie en une prise. À l’époque, utiliser la technologie les rebute et ils font donc un effort pour y avoir recours le moins possible. La plupart des pièces proviennent de séances d’improvisation que le quatuor tient avant un spectacle. Layne Staley écrivait les paroles une fois en studio, tandis que Jerry Cantrell, le parolier principal, ne semble pas avoir de modus operandi pour les textes. Layne était très transparent et assumait ses démons. Jerry, de nature plus introvertie, était plus mystérieux.

L’une des grandes forces d’Alice in Chains est définitivement les harmonies vocales du chanteur et du guitariste. Je suis toujours charmée d’entendre leurs voix ensemble; elles se marient avec un naturel incroyable. Cela leur permet de donner le ton à leur musique, peu importe qu’elle soit lumineuse ou cauchemardesque.

Nous pourrions croire qu’il y avait une rivalité entre eux, mais ils étaient de très grands amis, et artistiquement, ils se complétaient à merveille. Si l’un ou l’autre avait une idée pour un morceau, mais qu’il n’arrivait pas à finaliser les paroles, l’autre le comprenait et pouvait proposer quelque chose qui fonctionnait parfaitement. Layne a incité Jerry à chanter ses propres paroles et lui, en retour, l’a encouragé à apprendre la guitare.

Je vais être honnête… J’adore les quatre premiers titres de Facelift et j’aime les pièces cinq à huit. Cependant, les quatre dernières me laissent indifférente. L’opus commence en grande pompe avec «We Die Young» et «Man in the Box», pour se terminer sur une note plus générique et (trop) accessible avec «Put You Down», «I Know «Something (About You)» et «Real Thing».

Donc, cette offrande est quelque peu inégale à mes yeux, mais cela ne m’empêche pas de l’écouter avec plaisir. C’est un excellent disque qui démontre le talent et la profondeur de ces musiciens.

Et vous, chers mélomanes, qu’en avez-vous pensé?

Surveillez la prochaine chronique «Les albums sacrés» en septembre 2020.  Consultez toutes nos chroniques précédentes au www.labibleurbaine.com/Les+albums+sacrés.

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