«Les albums sacrés»: le 40e anniversaire de Closer de Joy Division | Bible urbaine

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«Les albums sacrés»: le 40e anniversaire de Closer de Joy Division

«Les albums sacrés»: le 40e anniversaire de Closer de Joy Division

C'est par ici, entrez!

Publié le 30 octobre 2020 par Isabelle Lareau

Crédit photo : Factory Records

Il est difficile de comprendre comment une formation, qui a existé pendant près de quatre ans, et qui a seulement deux albums studio à son actif, ait pu créer quelque chose d'aussi grandiose. Je vous propose de m’accompagner alors que je tenterai de disséquer les raisons pour lesquelles Joy Division est devenu un groupe mythique et aussi comment Closer termine l'un des chapitres les plus importants de l’histoire de la musique.

Les débuts de Joy Division sont très punks et très typiques des jeunes amoureux de musique. Et l’histoire est bien connue de tous: Bernard Sumner (guitariste), Peter Hook (bassiste) et Terry Mason (batteur) assistent, chacun de leur côté, à un concert des Sex Pistols, en 1976. Un spectacle plutôt mauvais, se souviendra Sumner, car il y avait très peu de gens présents dans la salle, et le son était terrible (il avait même enregistré les chansons afin d’en faire des bootlegs…)

Mais l’énergie, la puissance et le sentiment de rébellion étaient enivrants et annonciateurs de changements. Et quatre jeunes de Salford, à Manchester, allaient s’aventurer sur cette nouvelle avenue.

God saves the Queen Madchester

Séduits par cette agressivité et ses possibilités, ils décident alors de former un groupe. Ils commencent leur processus d’audition dans le but de trouver un chanteur, mais sans trop de succès (car pas assez punks!) Parmi les personnes ayant répondu à l’annonce, un certain Ian Curtis, que connaissent déjà Sumner et Hook. En effet, il s’agit d’un gars qui fréquente le même club qu’eux et qui a le mot «HATE» (haine) peint sur son manteau. Il sera pris sans audition. Peu après, c’est Stephen Morris qui deviendra le batteur officiel. 

Bien qu’inspirés par les Sex Pistols, les gars voulaient devenir les prochains The Clash. Mais nous le savons tous; ce n’est pas ce qui arriva.

Par ailleurs, on le constate lorsqu’on écoute leur première parution, un maxi intitulé An Ideal for Living (1978), qui fut entièrement réalisé par le quatuor et qui est plutôt abrasif. Il s’agit du seul enregistrement qui soit punk, car les gars évolueront, musicalement parlant, très rapidement.

Tony Wilson: un admirateur important

Après ce premier maxi, Curtis et sa bande se font remarquer par l’exubérant journaliste, animateur et cofondateur de Factory Records Tony Wilson. Il changera la trajectoire de la formation et transformera le monde de la musique. Convaincu du talent des gars, il n’hésite pas à encaisser son fonds de retraite pour financer le premier album de Joy Division. Martin Hannett, un réalisateur novice affilié à Factory Records, a eu un rôle décisif en ce qui a trait au son du groupe.

De punk à post-punk

Ayant quatre jeunes musiciens peu expérimentés sous sa gouverne, Hannett ne se gêne pas pour imposer sa vision et ses techniques d’enregistrement, qui sont parfois farfelues. De façon plus notoire, il exige l’ajout de synthétiseurs (ce que le groupe voyait d’un mauvais œil), et il demande à deux ingénieurs de concevoir une machine AMS Digital Delay afin de recréer les bruits qu’il imaginait, tout en forçant le batteur à ne jouer que sur un seul tambour.

De plus, il avait l’habitude de diminuer la température du studio afin que celle-ci soit tellement inconfortable que le groupe n’ait d’autre choix que de le laisse seul, ce qui lui permettait de faire ce qu’il voulait. Il a également exigé qu’Ian Curtis chante seul, dans un studio à part, pour qu’il puisse se concentrer uniquement sur sa voix.

Morris et Curtis étaient satisfaits du résultat, autant pour Unknown Pleasures (1979) que Closer (1980), mais ce n’était pas le cas de Sumner et Hook, qui reprochaient à Hannett de ne pas rendre justice à leur son sur scène.

Bien que dans les entrevues plus récentes le guitariste et le bassiste ont admis du bout des lèvres que l’apport de Martin Hannett est indéniable et qu’il est responsable de l’identité sonore de Joy Division, on perçoit tout de même un certain ressentiment. Ceci étant dit, les musiciens étaient de bons amis et ils aimaient travailler ensemble, même si le réalisateur avait par moments des allures de dictateur!

Cependant, Peter Hook affirmera que la session d’enregistrement de Closer n’était pas aussi agréable que celle d’Unknown Pleasures, car la maîtresse d’Ian, Annik Honoré, était présente, et que cette dernière laissait planer une atmosphère à la Yoko Ono. En temps normal, aucune femme n’était admise dans leur garde rapprochée.

Curtis, étant marié et père, se sentait particulièrement coupable d’éprouver des sentiments à l’égard d’une autre femme. Mais ce n’était pas le seul problème. L’épilepsie dont il souffrait le handicapait de plus en plus, comme la grande dépression qui le rongeait. Pourtant, il ne voulait pas que son entourage s’inquiète pour lui, et il diffusait toute situation problématique en utilisant l’humour. Il y parvenait tellement bien que son entourage n’a pas compris la gravité de son état.

Ce qui est fascinant avec la musique de Joy Division, c’est qu’elle dépeint avec acuité l’essence de Manchester durant cette période; une ville froide et désertée, la fin de l’ère industrielle, une génération dont les parents ont connu la guerre, la répression policière, le sentiment de claustrophobie… Closer met également en lumière les combats personnels d’Ian.

Je crois que le sentiment d’aliénation, le désir de création et l’univers de la formation font de cet album un classique indémodable. Aussi, je trouve que Peter Hook est un bassiste extraordinaire qui a su ajouter de la profondeur aux textures musicales. Stephen Morris, pour sa part, est un batteur original dont la contribution n’est pas à négliger.

La poésie d’Ian Curtis

L’un des facteurs ayant contribué à l’engouement derrière ce groupe est le talent d’écriture du chanteur. Il était très discipliné et consacrait du temps chaque jour pour la rédaction. En fait, Ian Curtis était un élève doué et un poète talentueux, amoureux de littérature, se distinguant à l’école pour ses écrits.

Par exemple, l’inspiration pour le titre «Atrocity Exhibition» provient du livre du même nom de J.G. Ballard, et les paroles de «Colony» ont été influencées par In the Penal Colony de Franz Kafka.

Le titre «Twenty Four Hours», malgré une cadence bien présente, est plutôt sombre. La guitare et la batterie maintiennent le rythme, tandis que la basse de Hook est glauque et le timbre de voix de Curtis clair et présent, alors qu’il parle de choses très déprimantes, dont l’implosion de son mariage et sa santé défaillante:

«So this is permanent, love’s shattered pride.
What once was innocence, turned on its side.
A cloud hangs over me, marks every move,
Deep in the memory, of what once was love.
(…)
Now that I’ve realized how it’s all gone wrong,
Got to find some therapy, this treatment takes too long.
Deep in the heart of where sympathy held sway,
Got to find my destiny, before it gets too late.»

La pièce «Isolation» exprime avec beauté et tristesse la solitude qu’il ressentait:

«From others who care for themselves
A blindness that touches perfection
But hurts just like anything else
(…)
Mother I tried please believe me
I’m doing the best that I can
I’m ashamed of the things I’ve been put through
I’m ashamed of the person I am»

Et que dire du grand succès de l’album, «Love Will Tear Us Apart», où le chanteur explique comment deux êtres qui s’aimaient finirent par se sentir étrangers l’un vis-à-vis l’autre!

Ce qui m’émerveille le plus, c’est cette douleur si vive, si jolie et si poétique, et pourtant si destructrice. Toutefois, jamais nous n’avons l’impression que Curtis fuit son sort; il semble fragile, mais résigné. Sa façon de chanter, sombre et douce, est invitante; il exhibe son âme et partage son désarroi avec honnêteté, tout en sachant que la mélancolie est le propre de l’expérience humaine.

«This is the way, step inside…»

La vérité est qu’Ian Curtis souffrait. L’épilepsie progressait et le traitement était très dommageable, en raison des effets secondaires sur son humeur. De plus, terrassé par la dépression, le sentiment de culpabilité et l’angoisse, il se sentait incapable d’accomplir ce qui était attendu de sa part.

Car Joy Division avait travaillé très fort et désirait connaître le succès. Et le groupe, à l’aube de la parution de sa seconde offrande et de sa première tournée en Amérique du Nord, avait l’impression qu’il était arrivé à une étape décisive de son parcours. Et Ian ne voulait pas laisser tomber ses amis, et ce, même si être sur scène devenait de plus en plus difficile en raison de son épilepsie, aggravée par le manque de sommeil, l’alcool, le tabagisme, le stress et les stroboscopes des salles de spectacle.

Malheureusement, il décida de mettre fin à ses jours le 18 mai 1980. La formation Joy Division laisse un riche héritage musical derrière elle.

Et une légende vit le jour…

Surveillez la prochaine chronique «Les albums sacrés» en novembre 2020.  Consultez toutes nos chroniques précédentes au www.labibleurbaine.com/Les+albums+sacrés.

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