«Les albums sacrés»: le 40e anniversaire de Movement de New Order | Bible urbaine

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«Les albums sacrés»: le 40e anniversaire de Movement de New Order

«Les albums sacrés»: le 40e anniversaire de Movement de New Order

Des ténèbres sur fond d'électro

Publié le 19 février 2021 par Isabelle Lareau

Crédit photo : Factory Records

Nous avons tous dansé sur «Blue Monday». Et il y a fort à parier que nous le ferons à nouveau dans une ère post-covidienne. New Order est une formation à part, qui offre un mélange inédit de pop, de new wave et d’électro. C'est un groupe particulièrement talentueux dont on oublie aisément la contribution. Explorons ensemble les débuts de ce quatuor, leurs combats et leur excellent premier opus, Movement.

Formé en 1980, à Manchester, pendant la turbulente période où la ville avait le surnom de Madchester, New Order réunissait (il y a eu des changements depuis) le guitariste et chanteur Bernard Sumner, le bassiste Peter Hook ainsi que le batteur Stephen Morris.

Il est difficile de parler de New Order sans parler de Joy Division… Car sans la fin abrupte du groupe, il n’y aurait pas eu New Order.

Les ténèbres

Née des cendres encore incandescentes de Joy Division à la suite du suicide d’Ian Curtis, New Order avait un défi presque insurmontable à relever: poursuivre sans le chanteur et parolier qui avait fait leur renommée. Leur désir était de continuer à faire de la musique, d’autant plus qu’ils n’avaient pas de plan B. En dépit de cette conviction, ils étaient encore tous sous le choc, tous atteints d’un stress post-traumatique.

Avec le recul, les mots d’Ian prennent tout leur sens. Mais à cette époque, en 1980, Hook, Morris et Sumner entament la vingtaine, ne sont pas familiers avec les maladies mentales, et voient en Curtis un ami qui rigole, boit une pinte avec les potes, et qui sourit beaucoup. Ils l’ont tous dit en entrevue; ils n’avaient jamais imaginé qu’ils le perdraient de façon aussi tragique.

Ils étaient désemparés et ne savaient pas comment réorienter la suite de leur carrière.

Encouragés par leur gérant Rob Gretton (qui était aussi celui de Joy Division), ils retournent rapidement sur scène, sans se sentir prêts. Après quelques essais entre les trois membres, c’est Bernard Sumner qui assumera le rôle du chanteur, une idée de Gretton. C’était un choix stratégique de la part du gérant, qui ne voulait pas briser la symbiose qu’il y avait entre le batteur et le bassiste, l’une des grandes forces de Joy Division. Une qualité qui, bien sûr, a été transposée à New Order.

Cependant, ils ont pris la décision de ne pas jouer de chansons de leur ancien groupe.

Et même le nom, New Order, laissait transparaître le besoin de se réinventer. Ce qui, à court terme, s’est avéré difficile à faire. À leurs débuts, on leur a reproché d’être trop similaires à Joy Division. Et c’est vrai. L’influence est palpable; trois des quatre membres faisaient partie de New Order, après tout.

Après une tournée qui consistait à reprendre certains des concerts que Joy Division devait faire, ils entrent enfin en studio.

Une transition difficile

Afin de compléter la formation, Gretton leur suggère de recruter Gillian Gilbert, une guitariste et claviériste qui avait déjà remplacé à la guitare, lors de concerts, Bernard et Ian. En fait, elle connaissait bien le groupe, puisqu’elle fréquentait le même local de répétition. Elle était également la copine (maintenant épouse) du batteur Stephen Morris.

Ils font alors appel au réalisateur Martin Hannett, avec qui ils avaient déjà travaillé, et ce, même s’ils entretenaient une relation difficile avec lui. Cette nouvelle collaboration n’a pas été plus fructueuse que les précédentes, du moins au niveau des relations humaines. Le nouveau quatuor a toutefois détesté cette expérience, n’ayant aucune rétroaction de sa part. Mais, comme les musiciens, le réalisateur raffolait des nouvelles technologies, ce qu’ils ont finir par intégrer dans les nouveaux morceaux. À l’exception de cet apport, ils gardent un mauvais souvenir de l’enregistrement, même s’ils reconnaissent l’importance du rôle joué par Hannett.

Définitivement, le groupe avait du mal à se redéfinir; ses membres ne voulaient pas que la musique soit trop similaire à celle de Joy Division, même si le groupe était, en quelque sorte, son prolongement. De plus, le fantôme d’Ian était toujours présent (il nous a quittés le 18 mai 1980 Closer, deuxième et dernier album studio, est paru le 18 juillet 1980 et Still – une compilation de raretés – a été lancé le 8 octobre 1981.) La première offrande de New Order, Movement, atterrit finalement chez les disquaires le 13 novembre 1981.

Par ailleurs, sur la réédition de Movement, on y entend les deux premières chansons enregistrées par New Order, soit «Ceremony» et «In a Lonely Place», toutes deux écrites par Curtis. Le nouveau trio estime qu’il s’agit d’un cadeau d’adieu du chanteur. Sa façon de dire: «Continuez, vous avez du talent».

Par contre, écrire les paroles et chanter constituaient de nouveaux éléments qu’ils devaient apprivoiser. L’atmosphère, sur ce disque, rappelle très certainement Joy Division. Alors que Curtis, par le biais de ses mots, faisait le deuil de ses relations amoureuses et de sa santé, Hook, Morris et Sumner tentent d’apprendre à vivre sans leur ami.

Sur Movement, le style d’écriture s’apparente énormément à celui d’Unknown Pleasures (1979) et de Closer. D’ailleurs, la pièce «Doubts Even Here», exceptionnellement chantée par le bassiste, semble avoir été écrite à propos du regretté chanteur. «Truth» aurait pu être une pièce de Joy Division.

Mais la musique amorce un tournant; un nouveau son voit le jour.

Quand le rock devient électro

Peu accessible, les sons et les textures créés demeurent sombres (ce qui changera avec le temps), mais une touche de modernité émerge de cet album. Explorant avec les séquenceurs, les musiciens, spécialement Hook et Morris, parviennent à en faire davantage. Tout en étant électro, un style de mélodie aux accents pop se fraie un chemin et prendra de plus en plus d’espace.

Le titre «Sense» en est d’ailleurs un bon exemple, puisqu’une certaine chaleur en émane. C’est aussi un avant-goût, pour le grand public, des possibilités qu’offre la musique techno, un genre que le groupe épousera de plus en plus. «Dreams Never End» offre une basse en diapason avec les enregistrements passés, mais la guitare est plus joyeuse.

De façon générale, je trouve que cette galette marque un changement de rythme, légèrement plus rapide et entraînant.

De plus, ils étaient au bon endroit, et au bon moment, pour profiter de ce nouveau courant qu’était la musique électronique. Leur maison de disque, leur gérant, leur réalisateur (un visionnaire, malgré son épouvantable caractère) et le fameux club Haçienda (une propriété de l’étiquette Factory Records, un lieu où la culture rave a pris son envol) prenaient tous cette tangente. New Order, qui admire Giorgio Moroder, Kraftwerk et la scène électronique new-yorkaise, doit bien admettre, contre toute attente, que l’on peut danser sur leur musique!

Pionnier? Oui et non…

Je ne crois pas que le quatuor soit le précurseur de l’électro, mais les musiciens ont définitivement contribué à son essor en rejoignant des mélomanes de différents styles: rock, new wave, dance, techno et gothique.

Movement est un premier opus solide, superbement réalisé et mélodique. Je me souviens de la toute première fois que j’ai écouté ce disque. C’était pendant un petit déjeuner avec des amis, avant mon premier café (aussi bien dire qu’il n’y avait aucune activité cérébrale dans ma tête, j’insiste: AUCUNE). Mon ami me demande: «As-tu déjà entendu le premier album de New Oder?» Je lui ai répondu: «Non… Je connais le Best Of, c’est tout.» Il m’a rétorqué: «Tu vas voir, c’est vraiment bon, mais c’est tellement froid». Et il l’a fait jouer. Je n’ai pas bu de café, ou même déjeuné, j’étais complètement obnubilée par cette merveille qu’on venait de me faire découvrir.

Très synth wave et dark wave, et particulièrement noir, je comprenais ce que mon ami m’expliquait. Même le timbre de la voix de Sumner est froid et distant! Mais la mélodie est fluide et le mélange de sonorités organiques et de textures plus artificielles démontre une sensibilité très émotionnelle, ce qui en fait une entité vraiment puissante. Je crois que, pour cette raison, l’offrande plaît autant aux mélomanes.

Il est vrai que sur Movement, les racines de New Order sont ancrées dans le passé, qui n’est pas si lointain que ça. Mais on perçoit une transition. Leur côté plus dance et un jeu de guitare plus pop rock ouvrent la porte à une nouvelle étape. C’est le commencement d’une évolution. Aurait-il connu cette métamorphose si Joy Division n’avait pas connu une fin si triste? J’en doute. Je crois que Curtis et sa bande seraient devenus plus goth rock, avec une emphase sur l’industriel. Même si les membres avaient eu des projets parallèles, le son aurait été différent, car ils n’auraient eu la liberté en matière de temps pour s’imbriquer dans la scène rave comme ils l’ont fait.

Cependant, le plus incroyable, c’est qu’ils ont réussi à être audacieux devant l’adversité et qu’ils ont fait preuve d’intégrité, en créant de la musique pour eux-mêmes, et non pour les admirateurs de Joy Division.

Et il est peut-être là le secret de leur longévité.

Surveillez la prochaine chronique «Les albums sacrés» en mars 2021.  Consultez toutes nos chroniques précédentes au www.labibleurbaine.com/Les+albums+sacrés.

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