«Les albums sacrés»: le 60e anniversaire de «Kind of Blue» de Miles Davis | Bible urbaine

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«Les albums sacrés»: le 60e anniversaire de «Kind of Blue» de Miles Davis

«Les albums sacrés»: le 60e anniversaire de «Kind of Blue» de Miles Davis

Un album qui a réinventé le jazz des années 1950

Publié le 31 janvier 2019 par Édouard Guay

Crédit photo : Columbia Records

Probablement l’album jazz le plus vendu et le plus apprécié de tous les temps, Kind of Blue de Miles Davis a influencé bon nombre de musiciens, et ce, bien au-delà de la scène jazz. Basé sur l’improvisation et la spontanéité, l’album réunit six des plus grands musiciens jazz de l’époque. Il a pavé la voie au jazz modal et a su réinventer le genre. Au lieu de construire les morceaux sur une succession d’accords, il s'agit ici de bâtir des mélodies moins denses qui jouent sur une seule et même tonalité. C’est ce qui pourrait expliquer, entre autres, pourquoi Kind of Blue est un album si unique pour son époque et pourquoi il est apprécié même chez des gens qui sont naturellement réfractaires au genre qu'est le jazz.

La réédition de l’album en 1997 a permis à une toute nouvelle génération de découvrir ce petit bijou. Résultat? L’album est devenu à quatre reprises disque de platine en 2008, soit plus de dix-sept ans après la mort de son illustre créateur.

Mais qu’est-ce qui fait de Kind of Blue un album si important, même soixante ans après sa sortie? La réponse se trouve, en grande partie, dans son processus de création, et surtout la formidable trompette de Miles Davis, qui semble en jouer comme si sa vie en dépendait.

Et lorsqu’on sait que l’album n’a été enregistré qu’en deux sessions, il en devient d’autant plus mythique.

Réinventer son art en se lançant dans le vide, façon Miles Davis

Lassé par le jazz bebop et hard bop de son époque, le trompettiste a voulu, après plus de quinze ans de carrière musicale, laisser son insatiable appétit créatif s’exprimer librement. La star du jazz s’était bien laissée allée à quelques élans de modal sur Milestones et Porky and Beast ses deux albums précédents, tous deux sortis en 1958, mais ce n’était pas suffisant pour lui.

À l’époque, les successions d’accords complexes avaient certes été explorées en long et en large. Un souffle nouveau s’imposait, et c’est Miles Davis qui aura su l’incarner avec Kind of Blue. En mettant sur pied ce qui allait devenir plus tard le jazz modal, le compositeur et trompettiste américain s’est éloigné de la complexité naturelle du jazz pour jouer avec des gammes beaucoup plus restreintes.

Cette nouvelle approche était l’équivalent, pour Davis, de se lancer dans le vide et de se laisser porter par l’inspiration du moment. Exit les changements et les partitions aux mille-et-une notes! Lors de l’enregistrement de Kind of Blue au fameux studio de l’étiquette Columbia à New York, les musiciens de Miles Davis ne disposaient que d’indications très sommaires et parcellaires pour interpréter les morceaux.

Miles-Davis

Qu’à cela ne tienne: ils ont su relever le défi avec un brio hors du commun.

Un sextuor d’exception

Il faut dire que Miles Davis s’était entouré d’un sextuor d’enfer pour enregistrer Kind of Blue. Plusieurs des plus grands musiciens jazz de l’époque, tous au sommet de leur gloire, l’avaient rejoint pour travailler sur le projet. Pensons à Bill Evans au piano, Paul Chambers à la contrebasse, ainsi qu’un certain John Coltrane au saxophone ténor!

Pour tout amateur de jazz des années 1940 et 1950, ces noms somment comme la quintessence de la jouissance auditive.

Dès les premières notes de l’album, on est d’ailleurs saisi par cette approche si différente pour l’époque en jazz: le morceau d’ouverture, «So What», n’est bâti que sur deux accords, et seules quelques lignes de basse dictent le tempo. Pourtant, l’ensemble des musiciens nous rentre dedans comme une tonne de briques!

Et il suffit de seulement quelques secondes pour que la contrebasse, la batterie et les saxophones se mélangent avec astuce aux notes de Bill Evans au piano. Et tous improvisent en variant autour d’une mélodie d’apparence si simple. De plus, Miles Davis nous y offre un solo de trompette absolument éblouissant que plusieurs considèrent encore aujourd’hui comme son meilleur de tous les temps.

La dernière pièce, «Flamenco Sketches», est quant à elle une combinaison de cinq gammes pouvant être jouées ad vitam aeternam, ou jusqu’à ce que le musicien n’ait plus d’inspiration. La pièce peut prendre des avenues totalement différentes, cela dépend de qui la joue. D’ailleurs, sur la réédition de l’album, une deuxième version de la chanson a été intégrée. Les mêmes cinq gammes y sont jouées, mais la sonorité y est différente.

Kind of Blue: un miracle de simplicité 

Cet album mythique de Miles Davis est un chef-d’œuvre en soi, puisqu’il démontre très bien à quel point on peut créer de très grands morceaux, aboutis et intemporels, et ce, même avec quelques partitions de base. 

Malgré le peu de préparation et d’indications lors de l’enregistrement, on sent, comme auditeur, qu’absolument rien n’a été laissé au hasard. Les cinq morceaux coulent, comme un long fleuve tranquille, et chaque note, chaque solo, chaque envolée musicale sont bien à leur place.

Et même si les morceaux durent presque tous au-delà des neuf minutes, on ne trouve jamais le temps long, et ce, même soixante ans plus tard…

Surveillez la prochaine chronique «Les albums sacrés» le 28 février 2019. Consultez toutes nos chroniques précédentes au www.labibleurbaine.com/Les+albums+sacrés.

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