«Les albums sacrés»: les 30 ans de Paul's Boutique des Beastie Boys | Bible urbaine

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«Les albums sacrés»: les 30 ans de Paul’s Boutique des Beastie Boys

«Les albums sacrés»: les 30 ans de Paul’s Boutique des Beastie Boys

3 MCs + 2 DJs = Paul's Boutique

Publié le 26 septembre 2019 par Isabelle Lareau

Crédit photo : Capitol Records

Je vous ai déjà parlé du jour où je suis tombée en amour avec les Beastie Boys… Les voir sur scène a réveillé en moi une passion pour le trio qui ne s’est pas atténuée avec les années. Le lendemain de ce concert, j’ai acheté tous leurs albums. C’était en 1994. Je me suis procuré Licensed to Ill (1986), Paul’s Boutique (1989), Check Your Head (1992) et le dernier en date, Ill Communication (1994).

Après plusieurs heures d’écoute, je constate que, bien que toutes les parutions possèdent ce son si caractéristique des Beastie Boys, chacune est unique et marque un tournant dans leur carrière. Et, parmi eux, il y a Paul’s Boutique, lancée il y a 30 ans. Cette offrande occupe une place particulière dans le cœur (et la discographie) des mélomanes, car bien qu’initialement boudée, elle s’est révélée comme l’une des grandes œuvres de la formation et, par ricochet, du mouvement hip-hop.

C’est donc avec un immense plaisir que j’ai revisité cet opus. J’avais oublié à quel point cet album déborde d’énergie. Mais surtout à quel point ce disque est avant-gardiste! Malgré les nombreux échantillons, les différentes textures et rythmes, ainsi que les trois voix bien singulières, ce n’est pas un collage disparate aux extrémités rugueuses et angulaires, mais bien un son unifié et chaleureux.

Et aujourd’hui, Paul’s Boutique s’écoute aussi bien, demeure une énigme en soi, et est toujours aussi actuel. Pour les néophytes comme moi, en creusant un peu, on réalise qu’il s’agit d’hommage au passé.

De New York à Los Angeles 

Rendons aux Beasties ce qui appartient aux Beasties: les gars ont su garder la tête froide. Malgré le fait qu’ils aient épousé avec beaucoup de conviction, en apparence du moins, le rôle «d’adulescents» fêtards, ce sont de vrais musiciens, amoureux de la musique. Pas qu’ils ne sont pas amusés, mais créer de la musique était le but ultime du trio et, comme on allait le constater, emprunter une nouvelle direction à chaque album serait un principe conducteur. De plus, après une tournée plutôt intense, ils ne voulaient pas devenir un cliché de tout ce qu’ils détestent dans cette industrie.

Toutefois, ce nouveau son ne s’explique pas par un désir de changement, mais par l’influence des éléments externes. De plus, sans chercher nécessairement à créer une cassure avec leur premier opus, le trio ne voulait pas se répéter. Les racines des b-boys sont trop éclectiques pour se contraindre à un seul style: hard rock, punk, funk, soul, jazz, hip-hop…

Def Jam Records, pour sa part, espérait un Licensed to Ill volume deux, ce que les Beasties n’avaient aucune envie de faire. De plus, les gars n’aimaient pas travailler sous la pression, Capitol Records a donc été indulgent à cet égard, une valeur ajoutée certes précieuse pour ces musiciens notoirement connus pour prendre leur temps (quoiqu’on pourrait en débattre). Les gars ont donc changé de maison de disque.

Aussi, avec le succès et l’argent, ils avaient du mal à distinguer qui étaient leurs véritables amis; déménager était une bonne idée. C’est ainsi qu’ils quittèrent New York, une ville qu’ils adoraient, pour s’installer à Los Angeles, où ils se sont fait de nouveaux amis. Les gars se lient d’amitié avec John King et Mike Simpson du duo The Dust Brothers.

Les membres ont expliqué qu’après avoir entendu leur musique lors d’une fête, ils réalisèrent que c’était très très bon et qu’ils voulaient rapper sur leur musique. Donc, en plus de dire au revoir à Def Jam, ils décidèrent de mettre de côté Rick Ruben, le réalisateur visionnaire et réalisateur du très primé Licensed to Ill. Avec d’aussi gros changements, impossible de ne pas se renouveler.

De plus, The Dust Brothers possédaient des techniques d’échantillonnage qui supplantaient de loin les méthodes archaïques de nos rappeurs préférés…

L’art subtil (et non subtil) de l’échantillonnage

On se doutait bien qu’ils avaient un sens de l’humour et que «(You Gotta) Fight for Your Right (to Party!)» était un clin d’œil… Mais avec Paul’s Boutique, nous les découvrons sous un autre jour. Ce sont des mélomanes aguerris! Une progression tellement significative que l’on pourrait penser que Licensed to Ill est une erreur de parcours. Pourtant, non. La formation aime rigoler; «Hey Ladies» en est la preuve.

Cependant, même si «Shake Your Rump» et «Hey Ladies» flirtent avec l’esprit festif des b-boys, cette galette est tellement novatrice que les admirateurs et les journalistes ne l’ont pas comprise. Et pour cause, c’est une œuvre d’une densité incroyable, fourmillante de références multiples, tirées dans divers courants musicaux, mais aussi de l’imaginaire des trois MCs. Toutefois, sans la contribution extraordinaire de The Dust Brothers, cet album n’aurait pas été le chef-d’œuvre qu’il est devenu, une porte ouverte sur un monde de possibilités jusqu’ici à peine effleurées.

Les chansons que The Dust Brothers avaient sous la main étaient destinées à être jouées dans les clubs, par eux. Leur musique est instrumentale et particulièrement étoffée. Surpris, ils proposèrent aux Beastie Boys de la simplifier afin de se concentrer davantage sur les rythmes.

En fait, ce fut une véritable bénédiction pour le trio d’être tombé sur deux geeks qui adoraient s’amuser avec l’échantillonnage. À vrai dire, Simpson devait étudier en droit et King devait devenir programmateur.

Simpson a même déclaré à Sound On Sound: «Jusque-là, dans le hip-hop, les gens utilisaient des échantillons avec parcimonie, de façon minimale. En fait, lorsqu’ils le faisaient, ils utilisaient un seul échantillon et le jouaient en boucle, cela devenait la base de la chanson. Mais nous faisions des chansons entières à partir d’échantillons provenant de différentes sources. Sur Paul’s Boutique, tout était un collage. Il y avait une piste sur laquelle les Beastie Boys jouent leurs instruments, mais à part ça, tout a été fait à partir d’échantillons. Nous n’avons jamais eu une grande vision qui nous a poussés à créer une musique révolutionnaire. Nous avons simplement pris plaisir à faire de la musique qui était le prolongement de notre travail en tant que DJs, en combinant deux ou trois chansons, mais avec une précision supérieure à celle que vous pouvez obtenir avec des tables tournantes.»

Selon Mike Simpson, cette parution rassemble entre 100 et 300 échantillons différents!

Essayer d’identifier quel bout provient de quelle chanson s’avère être tout un casse-tête. En voici quelques-uns…

Nous pouvons entendre Thin Lizzy sur «Shake Your Rump», Paul McCartney sur «Johnny Ryall», The Eagles sur «High Plains Drifter» et Alice Cooper sur «What Comes Around». «To All the Girls» contient un extrait facilement reconnaissable de «Loran’s Dance» d’Idris Muhammad. «Egg Man», pour sa part, puise son inspiration de la pièce «Superfly» de Curtis Mayfield. «The Sounds of Science» possède un extrait de «The End» de The Beatles (qui les ont d’ailleurs poursuivie). «3-Minute Rule» fait appel à Sly & the Family Stone. «Hey Ladies», étonnamment, fait écho à «Machine Gun» du groupe The Commodores et à Hoyt Curtin. B-Boy Bouillabaisse utilise un extrait «The Well’s Gone Dry» de The Crusaders, un titre qui a également été une source d’inspiration pour l’immense succès «Block Rockin’ Beats», ainsi que «When The Levee Breaks» de Led Zeppelin.

Une guerre contre Donny Osmond et un Dead Head

Malgré ce travail titanesque dont ils étaient très fiers, les ventes n’étaient pas au rendez-vous. De plus, ils ont été très déçus du peu de soutien qu’ils ont reçu de Capitol en ce qui a trait à la promotion, quasi inexistante. En fait, le trio adore raconter l’anecdote: ils sont conviés au bureau du nouveau président de Capitol (qui n’est pas celui qui les a signés).

Ce dernier est coiffé d’une queue de cheval et vêtu d’un t-shirt des Grateful Dead. Il leur annonce qu’il les comprend, car il est un Dead Head (la façon dont les admirateurs des Grateful Dead se désignent) comme eux – ce que les Beasties ne sont pas – et leur explique pourquoi il n’y aura pas de campagne de marketing, à l’exception d’un drapeau qui flotta brièvement au-dessus de Capitol. C’est parce que Donny Osmond, le chanteur de ballades destinées à un public d’adolescent(e)s, lançait également son album et que tous les efforts étaient déployés à en faire la promotion.

Comble d’insulte, il expliqua que la prochaine fois serait la bonne pour le trio!

Le groupe était découragé, car non seulement ils avaient œuvré pendant deux ans, ils ont pris de très gros risques, notamment en coupant les liens avec Def Jam et Rick Ruben. Ceci étant dit, satisfaits de la liberté que Capitol leur laissait, ils demeurèrent avec eux, et ce, même de manière conjointe pendant la période Grand Royal.

C’est aussi à cette époque qu’Adam Yauch a décidé de prendre le contrôle de l’image du groupe et devint le photographe et, en quelque sorte, le directeur artistique. Cependant, le crédit fut accordé à Nathaniel Hörnblowér, «l’oncle né en Suisse» de Yauch. C’est ainsi qu’Hörnblowér créa la pochette de l’album, mais aussi signa la réalisation de certains extraits de cette même offrande, dont «Looking Down the Barrel of a Gun», «Shadrach» et «Shake Your Rump». La «carrière» de Nathaniel Hörnblowér fut prolifique; on lui doit par ailleurs les classiques «So What’cha Want», «Intergalactic» et «Body Movin»

Finalement, la reconnaissance

Parfois, certaines offrandes ont une vie intéressante. Et Paul’s Boutique, bien qu’elle ait passé sous le radar à l’époque, s’est positionnée comme un disque culte par la suite. Au fil des écoutes, on découvre la densité, l’ingéniosité et la variété des textures musicales.

Sur le coup, les critiques ont cru que les Beastie Boys avaient perdu la raison et qu’ils s’aventuraient (et avaient échoué) sur un territoire où un groupe comme eux, dont on prédisait un succès éphémère, n’avait pas le potentiel de réussir. Même le trio, avec le recul, a compris qu’en changeant de style, cela aurait pu aliéner les fans de la première heure. Mais si les Beasties pouvaient gagner en maturité, leurs admirateurs aussi. Surtout, nous avons su apprivoiser Paul’s Boutique.

Aujourd’hui, cette offrande est considérée comme l’un des meilleurs albums de tous les temps, se classant à la position 156 des 500 meilleurs albums selon le fameux magazine Billboard.

Elle se situe parmi les disques qui ont contribué à définir le rap à l’instar de 3 Feet High & Rising par De La Soul, Low End Theory par A Tribe Called Quest et It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back par Public Enemy. Certains critiques estiment que cette parution est le Sgt. Pepper du hip-hop. Ils ont également été introduits au Rock And Roll Hall Of Fame en 2012.

Surtout, ils prouvent avec Paul’s Boutique qu’ils savent faire autre chose que de revendiquer leur droit de faire la fête. Qu’il y a de la profondeur et de l’humour dans leurs chansons.

Surveillez la prochaine chronique «Les albums sacrés» le 10 octobre! En attendant, consultez nos chroniques précédentes au www.labibleurbaine.com/Les+albums+sacrés.

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