Bangarra Dance Theater présente «Spirit» au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts | Bible urbaine

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Bangarra Dance Theater présente «Spirit» au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts

Bangarra Dance Theater présente «Spirit» au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts

Se connecter aux clans autochtones à travers danse, musique et récits

Publié le 3 novembre 2019 par Gabrielle Lebeau

Crédit photo : Jhuny-Boy Borja

Le chorégraphe Stephen Page a choisi la danse comme médium de connexion et d’éducation. Un pari réussi, puisque son témoignage et son œuvre ont été accueillis avec émoi par les Montréalais. Spirit, un programme au cours duquel Stephen Page présente les quelques œuvres de son répertoire, ne peut être totalement comprise que grâce aux explications du chorégraphe. Cette œuvre démontre que la transmission de l’art ne repose pas que sur la technique; l’immobilité, les peintures, les éclairages de biais, la fumée, les odeurs de forêt, les chants et les touchers sont souvent plus puissants que le mouvement trop mâché. Cette pièce est une belle introduction aux rites aborigènes de l'Australie. La compagnie Bangarra Dance Theater, qui était à Montréal jusqu’au 2 novembre dernier, poursuit ensuite sa tournée de quelques semaines sur l'Île de la Tortue.

Vie aborigène

Le spectacle de Bangarra Dance Theater s’ouvre sur la prière chantée d’une dame mohawk: «Probablement l’une des premières chansons que les colonisateurs ont entendues à leur arrivée au Canada», souligne-t-elle. Sa présentation, accompagnée d’un tambour et répétée en trois langues (français, anglais et Iroquoienne possiblement), est un moment fort qui instaure un climat de communion entre les spectateurs du théâtre. Si certains paraissent mal à l’aise avec la spiritualité, d’autres voient leurs yeux s’embuer.

Séduction

Les tableaux qui s’enchaînent pour former Spirit sont dix extraits de six pièces de Bangarra Dance Theater. D’abord, l’un des plus longs extraits, tiré de la pièce Corroborree, est la légende aborigène Brolga. Cette légende raconte le voyage d’une jeune fille sur un territoire sacré appartenant aux brolgas, un oiseau d’Australie, parent du héron. Elle en imite les mouvements sensuels, guidée et protégée par l’esprit traditionnel, jusqu’à apparaître transformée, portant les marques totémiques de la brolga.

Dans les regards, les touchers et les échanges entre danseurs-hommes ou danseurs-oiseaux, tout évoque la séduction, un mode de relation tout aussi humain qu’animal.

Prédation

Trois extraits sont tirés de la pièce Ochres: Black, Yellow et White. Ochres, pour «ocre», illustre l’usage aborigène de l’ocre, une substance argileuse qui sert aux rituels, aux cérémonies, aux arts visuels et à la guérison. Il en existe quatre couleurs: jaune, noire, blanc et rouge. Un extrait pour chacune des trois premières couleurs est présenté dans Spirit.

Pour Black, les danseurs masculins occupent la scène. Dans leurs mouvements, on reconnaît un autre mode de relation propre à la vie dans les bois: la prédation. La bande d’ocre noire sur le front protège l’homme lorsqu’il est à la chasse.

On apprend, à la lecture du dépliant, que la main déposée sur la bouche fait référence au dilemme social induit par la pratique d’inhalation d’essence, comme geste politique.

Création

Avec Yellow, c’est au tour des interprètes féminines de caresser la scène, éclairée d’un tapis de nénuphars, semble-t-il. Avec une gestuelle propre à l’esprit-féminin, à la terre mère, elles évoquent le soin, la cueillette, l’eau, la naissance…

L’extrait Two Sisters est aussi empreint de l’esprit-féminin: cette chanson traditionnelle du groupe linguistique Dhuwa est le récit de création du nord-est d’Arnhem. En danse, deux sœurs créent tout ce qui vit: les repères naturels, les animaux et les sites sacrés.

Photo: Jacob Nash

La danse, un langage de reconnexion

Entre technique contemporaine et esprit aborigène

Bangarra Dance Theater a développé un style qui s’ancre visiblement dans une technique contemporaine classique, dont on peut distinguer les mouvements du travail de sol en particulier. Malgré une belle utilisation du rythme et de l’espace, en particulier dans les changements de niveau entre ciel et terre, un excès de mouvements et de formations classiques – demi-lune, cercle – ou encore la répétition de séquences gauche-droite, brisent souvent la magie et écartent le spectateur du cœur de l’œuvre: le message aborigène.

La force de Spirit se retrouve dans le minimalisme, lorsqu’un nombre minimal de danseurs se trouvent sur scène: alors, aucun risque pour l’œil du spectateur de trouver un manque de synchronisation ou une technique défaillante entre les interprètes – ce qui, du reste, importe vraiment peu lorsqu’une œuvre est portée par un message aussi puissant que celui de Stephen Page.

Ainsi, vaut mieux privilégier ces moments où le «minimum» évoque davantage: ces magnifiques solos offerts par deux interprètes masculins, ces duos où les corps portés et les bras dessinent une histoire à eux seuls. Car les moments les plus poétiques émergeront en l’absence de technique, lorsque les danseurs, par exemple, marchent à la suite de l’interprète Elma Kris, qui brandit un long bâton de bois au bout enfumé; et encore dans l’immobilité, lors de la scène de fin In Her Mind, où l’on observe doucement les dos des danseurs, assis en tailleur face à l’œuvre exposée en fond de scène.

Spirit multidisciplinaire

Outre les sublimes peintures de fond, Spirit puise sa force dans le travail des artistes des diverses disciplines, qui parviennent à apposer un filtre de douceur uniformisant les extraits disparates: les éclairages, souvent latéraux, plutôt blancs, ont un superbe impact. Les costumes sont juste assez discrets, et les accessoires, quant à eux, ajoutent au concret – bâtons aux bouts en fumée, plumes, branchages – et ajoutent une dimension inhabituelle: des odeurs de forêt envahissent la salle du Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts. Brillant: l’odorat est particulièrement connecté aux émotions et à la mémoire.

Enfin, la musique, une véritable collaboration sur plusieurs années – «Sometimes elders would come in the studio and put their vocals» (Stephen Page, rencontre avec les artistes) –, enveloppe les spectateurs de Spirit de l’esprit traditionnel. On peut trouver sur le site web de Bangarra Dance Theater leurs productions musicales des vingt-neuf dernières années depuis leur création.

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Photo: Edward Mulvihill

Une tournée internationale à la rencontre des autres

«Bangarra», un mot wiradjuri qui signifie «faire du feu», a été fondé en 1989 à l’époque où le gouvernement australien reconnaît officiellement les souffrances infligées autrefois et aujourd’hui aux Aborigènes. En effet, «ce n’est qu’avec le référendum de 1967 que les Aborigènes ont été reconnus comme des humains», explique Stephen Page, lui-même descendant du peuple Nunukul et du clan Munaldjali de la nation Yugambeh du sud-est du Queensland, en Australie. Or ses parents, d’une génération assimilée, avaient appris à cacher leur culture pour s’intégrer.

«My mother is a salt water woman. We grew up not having ceremonies.»

Page, qui avait étudié au National Aboriginal Islander Skills Development Association (NAISDA) Dance College, y a rencontré des aînés qui venaient partager leurs histoires et leurs chansons: «Graduates did modern dance, contemporary, Ballet, all forms of dance. Their biggest injection was to have elders coming to share their living songs and stories».

À la fin des études, comme il n’y avait pas de boulot pour les danseurs ethniques, Bangarra a été créée. Stephen Page avait choisi la danse comme médium de communication, pour raconter ces histoires qui nous connectent l’un à l’autre: «Dance is a good langage… Storytelling is what connects us». De même, Page croit que la langue est un outil important: «People need to reconnect to langage. With that comes empowerment».

«People want to reconnect to their ancestors’ culture. This is what we do. This is our message»

Souvent, on leur demande pourquoi ils partent en tournée internationale. Il répond que c’est pour partir à la rencontre de clans aux valeurs similaires. Il poursuit: «Travelling internationnaly is finding other clans who have very similar values».

Ainsi, durant sa tournée, l’équipe de Bangarra Dance Theater connectera avec les compagnies autochtones du Canada, échangeant les workshops, partageant les histoires et cultures. Bangarra sera à Vancouver, Brantford, Toronto et Ottawa, et également en résidence interculturelle dans la communauté des Six Nations de la rivière Grand, en Ontario, la plus grande réserve des Premières Nations du Canada.

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