Corps échoués et tableaux funestes: «Elle respire encore» et «Le Cri des méduses» | Bible urbaine

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Corps échoués et tableaux funestes: «Elle respire encore» et «Le Cri des méduses»

Corps échoués et tableaux funestes: «Elle respire encore» et «Le Cri des méduses»

Respire-t-elle encore, la danse?

Publié le 23 mars 2018 par Véronique Bossé

Crédit photo : Daniel Richard et Caroline Rousseau

Deux spectacles de danse en une semaine et plusieurs points communs entre les deux créations. Principalement, beaucoup de travail fortement bien exécuté par les danseurs, mais dans les deux cas, aucune émotion. Deux spectacles qui ne se sont pas rendus jusqu'à moi.

Est-ce cet état de huis clos, cette sensation de n’être pas considérée en tant que spectatrice qui m’a dérangé dans les deux propositions?

Il y avait bien quelque chose de dérangeant, autant dans la nouvelle création de Jérémy Niel, chorégraphe montréalais, présentée la semaine dernière à l’Agora de la danse, que dans celle du chorégraphe originaire de Québec, Alan Lake, dont la représentation se tenait mardi soir en première mondiale à la Cinquième Salle de la Place des Arts.

«Elle respire encore» de Jérémie Niel

C’est derrière un tulle noir transparent qu’évoluent les treize interprètes du spectacle Elle respire encore. Prisonniers de cet espace sombre, ils incarnent ces gens qui nous entourent et qu’on croise tous les jours sans vraiment leur porter attention.

Presque tous portent des micros dans lesquels on entend leur respiration, des chuchotements ou le bruit sec d’une pomme qu’on croque. Si certains spectateurs sont des adeptes des méridiens sensoriels (communément appelés ASRM pour Autonomous Sensory Meridian Response en anglais, ces bruits environnants auxquels on ne porte pas attention, mais qu’une fois mis en évidence peuvent créer chez certaines personnes des sensations presque orgasmiques), eh bien, ces spectateurs-là sont servis dans cette proposition d’une durée de 90 minutes.

La danse est presque inexistante. On observe plutôt une série de mouvements, parfois synchronisés, mais la plupart du temps l’action est dispersée. Des vies parallèles qui s’entrechoquent. C’est long, c’est lent et bien que l’univers du créateur soit défini de façon minutieuse, le public n’y est pas invité.

On ne se sent pas concerné par le destin funeste des personnages qui finissent par s’écraser au sol pour ne plus se relever. Parfois, ils meurent en pleins ébats sexuels, ou encore suite à une montée émotive déversée sur la plus âgée du groupe, et on devrait se dire: «Comme dans la vie, on meurt comme ça dans des moments impromptus».

Mais réellement, les personnages tombent à tour de rôle et on ne ressent rien. On espère plutôt que quelques-uns tombent en même temps question de raccourcir la longue agonie que représente ce spectacle.

À la fin, la dernière interprète s’approche de nous pour demander qu’elle sera la suite. La suite de quoi? Sincèrement, je n’en sais rien. J’espère simplement pour les spectateurs futurs des œuvres de Jérémie Niel que la suite sera moins asphyxiante et davantage dansée…

«Le Cri des méduses» d’Alan Lake

Inspiré de la fresque de Géricault, Le Radeau de la méduse, le travail du chorégraphe Alan Lake tend plus vers l’art visuel que la danse. Quelques moments dansés ont bel et bien existé, mais c’est vraiment les images et les sculptures humaines qu’on retient en sortant de la Cinquième Salle de la Place des Arts.

Extrêmement bien exécutée par les neuf danseurs sur scène, la peinture scénique reste plate. Le quatrième mur entre le public et les interprètes est d’une épaisseur déconcertante. On se sent à l’écart, pas un seul regard vers nous, aucune prise de contact, et c’est dommage.

Une telle mise en espace aurait été fabuleuse si nous avions pu nous y promener pour admirer réellement les corps et la complexité des figures comme dans un musée. Une scène décloisonnée, une prestation muséale dans laquelle les spectateurs sont invités. Mais la distance entre nous et eux est bien présente.

Et que veut-on dire avec une œuvre comme celle-ci? Dépeindre la dérive de l’humanité, d’accord, mais avec quelle émotion? Quelle perspective par rapport à ce que l’artiste veut dire? C’est beau sur papier, on voit la beauté à travers les tableaux recréés et les corps échoués, oui, mais on ne ressent pas la détresse et l’horreur qui est supposée peser sur l’autre plateau de la balance.

Le spectacle reste sur la même note et c’est long. En 50 minutes (plutôt que 90), les meilleures images auraient gagné en force.

Une toile comme celle de Théodore Géricault est si puissante que seulement à la regarder, les frissons nous traversent le corps. Eh bien, dans cette reproduction mouvante de l’oeuvre, il manquait définitivement les frissons.

Pas de cri, finalement, les méduses sont silencieuses.

Et la danse dans tout ça?

C’est une question soudainement inévitable. Certainement, l’art de la danse doit pouvoir prendre de nouvelles directions et les organismes comme Danse Danse, Danse-Cité et l’Agora de la danse encouragent les artistes en leur donnant des plateformes où ils ont la possibilité d’aller ailleurs et d’explorer sans contraintes. C’est une relation essentielle dans la création, et on la sent bien vivante à travers les deux oeuvres.

Les chorégraphes ont eu la chance d’exécuter un travail de longue haleine afin de nous présenter deux spectacles différents, maitrisés et esthétiquement réussis.

Si seulement je m’y étais sentie conviée… 

L'événement en photos

Par François Gamache, Daniel Richard et Caroline Rousseau

  • Corps échoués et tableaux funestes: «Elle respire encore» et «Le Cri des méduses»
    «Elle respire encore» de Jérémy Niel
  • Corps échoués et tableaux funestes: «Elle respire encore» et «Le Cri des méduses»
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    «Le Cri des méduses» d'Alan Lake
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