«FAR» de Wayne McGregor | Random Dance au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts | Bible urbaine

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«FAR» de Wayne McGregor | Random Dance au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts

«FAR» de Wayne McGregor | Random Dance au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts

La vérité de la chair

Publié le 13 février 2014 par Marie-Ève Beausoleil

Crédit photo : Ravi Deepres

Montréal a accueilli de jeudi à samedi dernier la compagnie britannique Wayne McGregor | Random Dance pour trois représentations du spectacle FAR au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts. C’est la deuxième fois, après Entity présenté l’an dernier, que l’organisme Danse Danse inclut une œuvre du célèbre chorégraphe à sa programmation. Il ne s’agit pas que d’y annexer un grand nom: FAR a de quoi ravir.

Les dix danseurs captivent par la précision de leur exécution comme par l’étrangeté de leurs mouvements toujours imprévisibles, qui font penser parfois à des algues marines mues par d’incessantes vagues, parfois à quelque chose de plus architectural, et souvent à un ballet classique fondu au soleil ou brisé comme du verre. La musique du compositeur Ben Frost soutient une ambiance sonore vibrante plus que la chorégraphie en elle-même, qui se produit en décalage, dans un monde lointain et introspectif. Un panneau lumineux en arrière-plan, conçu par la compagnie rAndom International, se compose de centaines de LED qui clignotent au rythme de la musique, projettent des ombres et placent les danseurs en contre-jour, un spectacle magnifique en soi.

Notamment reconnu pour l’incorporation des technologies cybernétiques à ses créations, Wayne McGregor est avant tout un sculpteur cinétique qui a pour matière première le corps vivant. Son travail cherche à explorer les possibilités offertes par la machine humaine, ce qui l’a conduit à développer un vocabulaire organique donnant des formes improbables et fascinantes. La physicalité extrême de sa danse au phrasé soutenu n’évoque pas chez lui une dépossession du corps, mais plutôt l’expression charnelle, rigoureuse et contrôlée, d’une intention. Fasciné par l’interaction entre l’esprit et le corps, McGregor poursuit le développement d’une méthode créative qui se préoccupe des mécanismes mentaux impliqués dans la danse, et qui vise à reconnaître au corps sa propre cognition. La chorégraphie ne serait alors autre que la structuration d’une pensée en mouvement (titre d’un documentaire de Catherine Maximoff sur McGregor).

McGregor appuie sa recherche sur des laboratoires de création chorégraphique, dont certains sont réalisés en collaboration avec des psychologues, des neuroscientifiques et, récemment, des anthropologues. FAR constitue l’un des épisodes de cette réflexion théorique, qui repose cette fois sur l’ouvrage Flesh in the Age of Reason de l’historien Roy Porter – d’où le titre acronymique. Le livre raconte comment les avancées dans la connaissance du corps humain à l’époque des Lumières ont remis en question le dualisme cartésien et interrogé le rapport entre l’homme raisonné et l’homme sensible, ouvrant la voie à la conception moderne de la subjectivité.

On ne saurait toutefois observer dans FAR une énonciation précise de ce sujet. McGregor a plutôt présenté à ses danseurs des planches anatomiques de l’Encyclopédie de Diderot, ou encore certains concepts tirés du livre, à partir desquels le groupe a généré une vaste banque de matériel. Seulement une partie des fruits de cet exercice de traduction se retrouve dans la pièce finale. En ce sens, elle n’est ni représentation, ni narration, mais plutôt l’actualisation d’un problème, celui de notre tout matériel et immatériel.

Compte tenu de cet accent mis sur la biologie, on pourrait y anticiper une tentative d’exprimer quelque chose de la « nature », de véhiculer une certaine franchise, d’explorer une esthétique «brute». Le lexique de l’animalité sauvage semble d’ailleurs se prêter régulièrement aux œuvres de McGregor. Or, cela s’inscrit plutôt dans un contraste, qui devient évident à la seconde où commence le spectacle. Les corps des danseurs sont hautement entraînés et acculturés aux différents langages de la danse. Tout en cherchant à en dépasser les codes, leurs créations, mêmes improvisées en studio, véhiculent une discipline des plus sophistiquées. FAR réfère peut-être spécifiquement à cette tension lorsque les torches enflammées que tiennent les danseurs dans le pas de deux de la première scène, laissent placent à la technologie lumineuse qui sera centrale au reste du spectacle.

Comme c’est souvent le cas avec les productions de compagnies européennes, FAR nous arrive quelques années après la première au Sadler’s Wells de Londres en novembre 2010. Il a reçu l’attention des médias de partout dans le monde, en particulier en Angleterre, où McGregor est en voie de devenir une star à la Merce Cunningham, dont il s’inspire d’ailleurs. Les critiques s’avèrent toutefois polarisées, et plusieurs d’entre elles se montrent perplexes quant à l’écart perçu entre la démarche conceptuelle et le résultat final. Que faire de Descartes lorsqu’on regarde le spectacle? Qu’on ait aimé ou non, la dimension intellectuelle du travail de l’artiste est jugée embarrassante ou non pertinente, et semble devoir être mise de côté pour apprécier le spectacle dans son rendu matériel, instantané. Comme si l’abstraction – cartésienne? – empêchait un contact plus sensible et esthétique avec l’œuvre.

S’il est vrai que l’œuvre, une fois livrée, s’émancipe de son créateur, cette posture ne rend pas justice à la volonté de McGregor de comprendre ensemble les idées et le corps. FAR met ainsi en évidence le défi qui se pose également à nous, les spectateurs. Comment un savoir préalable, partiel ou manquant sur le travail de l’artiste, le thème, le processus de création, module notre regard, interfère subtilement avec notre disposition? Il ne s’agit donc pas de rechercher une translation directe de la théorie à la pratique, et encore moins d’imposer une interprétation, mais au contraire de concilier en nous tout ce qui fait l’art, son existence physique, les idées qui circulent à travers elle, et notre propre sensibilité individuelle.

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