Franchir les interdits: «La Chute» de Nasim Lootij et Kiasa Nazeran à Tangente | Bible urbaine

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Franchir les interdits: «La Chute» de Nasim Lootij et Kiasa Nazeran à Tangente

Franchir les interdits: «La Chute» de Nasim Lootij et Kiasa Nazeran à Tangente

Des censures mises en lumière

Publié le 13 octobre 2019 par Florence Leclerc

Crédit photo : Denis Martin

Ferme et poignante, Nasim Lootij nous invite à plonger dans la réalité des censures artistiques de son pays d’origine. Un Iran brutalisé et violenté, mais un Iran tenace duquel elle partage fièrement une partie du bagage musical, vocal et dansé.

Comment créer, comment s’exprimer, comment respirer, même, en tant qu’artiste, dans un contexte où la danse est interdite, où le chant des femmes en solo passible d’emprisonnement, où la musique est défendue et même certaines œuvres d’art détruites?

C’est dans un étroit corridor de lumières pulsantes que l’on retrouve la chorégraphe à plusieurs reprises au cours de cette courte pièce où l’on sent la lourdeur d’un passé qui pèse encore aujourd’hui. S’approchant de nous d’une marche inquiétante dans ce faisceau de lumière oppressant, elle semble vouloir nous déclarer quelque chose d’important.

C’est en effet ce qu’elle ose faire, et la bande sonore de Kiasa Nazeran, composée de diverses œuvres musicales d’artistes iraniens, supporte sa cause tout au long de ce solo conseillé artistiquement par Sophie Michaud et José Navas.

L’imposante chevelure de la danseuse devient le rideau épais qui tombe sur ces âmes expressives que seuls quelques doigts frêles et suppliants semblent être en mesure de traverser.

Recroquevillé sur lui-même, pris au piège dans ce cycle infernal à l’issue invisible, le corps de l’interprète entre en perdition et tourne et tourne encore, au sol, au plus bas, sous l’épaisse chevelure, l’épaisse censure infranchissable.

Les parties du corps, partiellement révélées dans des fenêtres lumineuses, comme une fragmentation de ce tout pourtant indissociable qu’est le corps, nous renvoient à la séparation, à la désunion visée par cette censure extrême d’une identité nationale unie, que les musiciens d’autrefois souhaitaient pourtant éviter.

Immobile et angulée, cheveux remontés, laissant résonner son Beshkan (claquement de doigt iranien) dans toute la salle, puis sur la musique de Moluk Zarrabi («Nazanin Gol-e-Man»), Nasim teinte son corps d’un vocabulaire sinueux, mains et bras ondulants, tronc balancé de gauche à droite. Comme une accumulation des interdits, et pour oser aller plus loin, elle enchaîne en chantant des sections de «Bémoun tâ bémounam» de l’artiste Gougoush en nous narguant.

Consciente d’aller à l’encontre de ce règlement où, dans son pays natal, la femme ne peut partager le timbre de sa voix devant un public mixte ou masculin, se risquant à leur évoquer une excitation sexuelle indésirable… Prenant cette liberté, ici à Montréal, elle s’amuse même de la chose, nous souriant pleinement.

La néo-expressivité de la pièce prend alors de l’ampleur, nous annonçant la fin proche de la représentation avec un tableau frénétique de sauts, de caresses quasi pathologiques de la chevelure, et d’haletantes respirations.

Puis, alors qu’une lumière tombe du plafond, éclairant le corps de la danseuse étalée de tout son long dans une pénombre profonde, on nous explique le pourquoi et le comment de la création du succès «Boom Baba Boom» de Fareydoun Farrokhzad, chanson pop iranienne prérévolutionnaire.

Et c’est à reculons, dans ce couloir toujours inquiétant, avec ce regard intense, que Lootij porte sur nous tous, maintenant témoins de ce carnage artistique, qu’elle s’efface. Grave et, on le devine, probablement satisfaite d’une démarche activiste supportant sa nation.

«La Chute» avec Nasim Lootij en images

Par Denis Martin

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