La 3e édition de la Biennale internationale Actoral à l'Usine C: faire voir, faire mouvoir, faire savoir | Bible urbaine

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La 3e édition de la Biennale internationale Actoral à l’Usine C: faire voir, faire mouvoir, faire savoir

La 3e édition de la Biennale internationale Actoral à l’Usine C: faire voir, faire mouvoir, faire savoir

Une vaste programmation avec des créations contemporaines belges, françaises et québécoises

Publié le 11 novembre 2018 par Sarah-Louise Pelletier-Morin

Crédit photo : Dave St-Pierre (image tirée du spectacle Fléau)

Dés-essentialiser le mouvement: Higher de Michele Rizzo (danse)

Le spectacle s’ouvre sur un jeu de lumière absolument fascinant, dont le mouvement est si hypnotisant qu’il provoque un effet transcendant. Après quelques minutes seulement, il est clair que le spectacle porte bien son nom, tant il nous transporte, déjà, higher. On suit, pendant de longues minutes, le mouvement de ces lucioles qui s’allument et s’éteignent au rythme de la musique. Le corps s’enveloppe de cette présence lumineuse, suite à quoi le premier danseur monte sur la scène, occupant d’abord peu l’espace, pour finalement se mouvoir de façon linéaire en traçant par ses déplacements le périmètre de la scène.

Dans une chorégraphie insistante aux accents sisyphéens, le danseur répète inlassablement la même séquence de mouvements sur une musique lancinante dont le rythme réitère les mêmes trois ou quatre notes, sans variation aucune. Cet aspect répétitif des mouvements et de la musique contribue à prolonger l’état hypnotique dans lequel nous sommes plongés depuis le début de la pièce. L’effet lancinant a quelque chose de mimétique sur mon propre corps qui a, lui aussi, envie de se lever et de reproduire le mouvement du danseur, tant on en vient à intégrer, à incorporer, le mouvement que le son conduit.

Arrivent ensuite un deuxième danseur et puis finalement un troisième, qui répètent la même séquence de mouvements. Chacun des corps est puissamment différent, et ce, non seulement dans leur morphologie, mais aussi et surtout dans leur façon de performer la séquence de mouvements.

Plus le spectacle avance, plus on devient sensible aux singularités de chacun des corps. En effet, même si les trois danseurs performent la même chorégraphie, ils ont une manière si différente d’incarner les mouvements qu’on oublie que la chorégraphie les précède. La chorégraphie n’aplanit pas, ici, les différences entre les corps pour les rendre symétriques, pour les faire entrer dans une «norme» commune. Il n’y a pas, dans Higher, de rection des corps. Les corps semblent pleinement libres de s’exprimer.

Cette création provoque le sentiment d’une danse sans chorégraphie, d’une danse ex nihilo, comme si ce qui générait le mouvement n’était, au final, que des corps pris dans l’affect, pris dans le rythme d’une musique. Le chorégraphe Michele Rizzo tend, par le fait même, à dés-essentialiser le mouvement, dans la mesure où on semble vouloir abolir l’idée d’un mouvement exécuté à la perfection, dans sa pureté «originelle». Ainsi, plutôt que d’atténuer les différences rythmiques des danseurs qui nuiraient à la synchronie d’une totalité, on exploite ici l’imprécision des corps pour sublimer leurs singularités. Higher est une célébration des formes de vie.

Quand la prestation s’est achevée, cela a eu un effet infiniment désespérant sur la salle. La chute fut brutale. Mais il fallait bien s’y attendre. C’est le prix à payer, quand on se fait transporter en hauteur, higher.

Se décaler: Variétés de Thomas Clerc (lecture-performance)

L’écrivain d’origine française Thomas Clerc nous a offert, le 2 novembre dernier, une performance sous le signe de la poésie. La proposition n’avait rien de spectaculaire: dévoiler le contenu de la valise qu’il a emportée pour son séjour au Canada. Si la prémisse était plutôt banale, la performance n’avait quant à elle rien d’ennuyant. C’est vraisemblablement parce l’écrivain a su déployer son regard à proprement dit «poétique», dans le sens de légèrement décalé, que sa performance a suscité un vif intérêt dans la salle.

Si je parle du travail de décalage du poétique sur le contenu de la pensée, je pense notamment à la propension du mode poétique à investir la densité du discours, à inscrire des saillies par le rythme, à ouvrir le sens par l’équivocité, ou la figuration métaphorique du réel. C’est précisément sur ce mode poétique que l’auteur nous a donné à voir le réel ce soir-là. En nous présentant le contenu de sa valise, Clerc se positionne toujours légèrement à côté du convenu, du connu, du familier, pour y inscrire un écart que lui inspire l’étrangeté poétique.

Thomas Clerc, décidément, «habite en poète». Chacune de ses remarques sur le contenu de sa valise était dense comme un vers en ce sens qu’elle synthétisait une idée, parfois une idée toute petite, voire minuscule, qui pouvait soit s’interrompre brusquement, ou enjamber sa prochaine idée, comme un vers enjambe parfois un autre vers en s’étirant sur deux lignes dans un poème. À la fin de la performance, Clerc a performé une lecture du «Blues du businessman» comme s’il s’agissait d’un poème. Cette rhétorique complètement décalée de Clerc a déclenché de nombreux fous rires durant toute la durée de la représentation.

Clerc amorce, dans Variétés, une réflexion passionnante sur les signifiants pris dans les objets. Il ouvre un discours sur ce que ces signifiants, imprimés dans le monde extérieur des objets, disent de nous. On a tendance à oublier ce qu’un échantillon de parfum, un pull ou un livre, peuvent révéler d’un individu, de ses désirs, de ses humeurs, de son éthos, de ses luttes, de sa quête. Si la destination de la performance semble d’abord incertaine, elle s’éclaire quand il devient manifeste que Clerc exerce en quelque sorte un «dévoilement par décalage». Plus on avance dans la performance, on comprend mieux, en effet, le sens de son «pas de côté», tant et si bien qu’il n’y a plus de doute, à un certain moment, sur l’ambition de sa proposition: faire son autoportrait.

C’est peut-être ça, finalement, le sens d’un voyage au cœur d’un pays étranger comme celui de Clerc en visite au Canada, ou encore le voyage au cœur d’une création artistique: se décaler pour mieux voir ce qui, en nous, persiste et signe, ce que l’on traîne et qui subsiste, peu importe où l’on va.

En cela, la Biennale internationale Actoral devrait, je crois, devenir un incontournable pour quiconque souhaite se dépayser pour mieux revenir en soi-même.

La 3e édition de la Biennale internationale Actoral en 10 photos

Par Dave St-Pierre, Marc-Antoine Serra et Michele Rizzo

  • La 3e édition de la Biennale internationale Actoral à l’Usine C: faire voir, faire mouvoir, faire savoir
    «Fléau» de Dave St-Pierre
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    «Higher» de Michele Rizzo
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