«Parlami d’Amore» des Grands Ballets: 7 voix, 7 tableaux sur l'amour à la Place des Arts | Bible urbaine

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«Parlami d’Amore» des Grands Ballets: 7 voix, 7 tableaux sur l’amour à la Place des Arts

«Parlami d’Amore» des Grands Ballets: 7 voix, 7 tableaux sur l’amour à la Place des Arts

Un fractionnement de visions trop codifiées, dramatiques et tragiques

Publié le 20 mai 2019 par Gabrielle Lebeau

Crédit photo : Sasha Onyshchenko

Jusqu’au 25 mai, la Place des Arts accueille notre compagnie nationale pour la présentation d'un spectacle avec l’amour en son centre, dans le langage du ballet contemporain. Cette production des Grands Ballets, menée par sept chorégraphes, résulte en un enchaînement de tableaux inachevés, dont la seule constante est que les danseurs se prennent la tête, littéralement. Deux heures où l’amour est bloqué par la technique ou délibérément absent, à l’exception de deux superbes pièces, Fukuoka et DOMA. Deux heures comme un fractionnement de visions trop codifiées, dramatiques et tragiques, de sorte que le spectateur en sort quasiment vidé, se demandant comment le titre italien «Parlami d’Amore» en italien et l’affiche sur fond rose ont bien pu être choisis, puisqu'ils ne comportent aucun lien direct avec le spectacle auquel nous avons assisté.

L’humain-arthropode, l’amour fragmenté

Les Grands Ballets ont pris le parti de présenter une œuvre sur le thème universel de l’amour. «Il sera question de la vie et de l’amour, mais aussi d’amour au sens large, comme moteur de vie dans la société d’aujourd’hui», explique Ivan Cavallari, directeur artistique. Le faux pas fut peut-être de fractionner cette œuvre en sept tableaux entre sept chorégraphes distincts – Douglas Lee, Marwik Schmitt, Marcos Morau, Vanesa G.R. Montoya, Tetyana Martyanova, Věra Kvarčáková et Jérémy Galdeano. Les trois premiers sont déjà bien établis sur la scène internationale, et les quatre autres sont des chorégraphes émergents, choisis parmi les danseurs talentueux des Grands Ballets.

L’ouverture est pourtant spectaculaire. Alignés tout au fond de la scène, treize danseurs, courbés en roue, la tête en bas, la gorge déployée vers le public, avancent sur leurs quatre membres jusqu’à l’avant-scène. Les sons, la gestuelle, les teintes de verts, les tissus légers, le tout évoque un autre monde, de science-fiction, futuriste… ou bien un univers composé d’humains-arthropodes, ces êtres «articulés» caractérisés par un corps segmenté.

Entre lignes et ondulations, la gestuelle est riche, variée en hauteurs et en formes. Le corps devient instrument. Dans les duos, la femme forte est soutenue par l’homme en arrière-plan. Dans l’espace, l’arrangement regroupe souvent une dizaine de danseurs à l’arrière, desquels se détache une danseuse performant un solo tout à l’avant. Un choix chorégraphique qui diffuse l’attention du spectateur sans autre bénéfice appréciable. Spectre, Âmes solitaires, est une pièce que Marwick Schmitt avait créée pour les Grands Ballets l’an dernier et qu’il a revisitée, pour quinze danseurs cette fois.

Sur un chant lyrique, «I need your love…» et sous des ampoules suspendues à l’éclat chaleureux, deux danseurs à la fluidité éblouissante balaient un plancher de bois d’une infinité de tours, de sauts et de glissements. Agréable à l’œil, pour sa luminosité, et à l’oreille, pour la bande-son, la chorégraphie Fuego de la première danseuse des Grands Ballets, Vanesa G.R. Montoya, en vient à être oubliée: ce sont beaucoup de mouvements, beaucoup de bras et de jambes, qui transmettent peu d’émotions, au final, comparé à la mise en scène.

Your Self, la pièce suivante, est un pas de deux sensuel créé par la danseuse des Grands Ballets, Tetyana Martyanova. Un duo interagit à l’intérieur d’un cercle de lumière tracé au sol. La danseuse et le danseur, au fin costume de soie et de fleurs, s’enlacent, s’étirent, se contractent dans un cercle qui disparait et réapparaît, englobant leur amour tragique. Une chorégraphie hautement technique, aux concepts intéressants, mais peu contagieuse.

Fukuoka, une variation hypnotisante du flamenco

Fukuoka (Marcos Morau) est de loin la pièce la plus finement intelligente, la plus créative. Couvertes de costumes à poids, ponctuant les notes du flamenco, deux danseuses se meuvent entre mime et danse espagnole, au rythme accéléré de la corrida, dans la précision du geste, en tracés saccadés. Synchronisé, sauf en de rares occasions, le mouvement à l’avant-plan, et son ombre, celui de la danseuse à l’arrière, délicatement décalée, créent des superbes illusions d’optique en noir et blanc. Fascinante, cette danse de l’amour fusion, de l’amour-combat, mène les danseuses au sol, où elles forment une pieuvre: leurs huit membres fouettent l’air, s’entrecroisent, s’entremêlent. Les applaudissements fusent cette fois dans la salle. Chapeau, Marcos Morau!

Entre chaque tableau, quelques dizaines de secondes permettent aux spectateurs de souffler, de fermer les yeux, pour digérer, de partager leurs impressions, puis de se préparer à recevoir la prochaine pièce. Pour l’entracte de vingt minutes, le rideau se ferme. La salle s’emplit de chuchotements.

Au lever du rideau, quatre danseurs apparaissent soudainement sur scène, vêtus de chemises de soie noire sur fond rouge. Departed laisse la même impression que la pièce précédente de Vanesa G.R. Montoya: beaucoup de mouvements, laissant peu de place à un quelconque message, ou simplement… l’émotion. Celle que véhiculent le geste lent, la tension, la suspension, la pause.

DOMA, la seule pièce respirant l’amour

DOMA, que chorégraphient ensemble les danseurs des Grands Ballets Jérémy Galdeano et Véra Kvarčáková, est la première – et sera la seule – pièce qui enveloppe les spectateurs du doux sentiment qu’est l’amour vrai. Dans la langue maternelle de Véra Kvarčáková, originaire de la République tchèque, DOMA signifie «un peu plus que» maison. «C’est l’endroit où on habite, le lieu où on se sent bien.»

Entre fraternité et sentiment amoureux, le duo transmet, tout en simplicité, l’intelligence du ballet, balancée par la douceur du contemporain, la nostalgie des teintes mates, du bleu jean et du vert forêt, baignés dans une luminosité voilée. DOMA est une caresse qui réconforte après tant de froideur. Après tant de fragmentation, DOMA est l’unité, l’intégration, l’équilibre, l’humilité et la vérité de l’amour.

Malheureusement, la dernière pièce viendra nous déchirer à nouveau, avec un grand effort de mise en scène et un scénario trop complexe: Earthlings de Douglas Lee fait intervenir un ange surplombant la scène du haut de cubes géants. En trois parties, la chorégraphie se déploie froidement en tons de gris, pour ensuite passer aux duos de rouge et de gris, pour finalement opérer une vaine tentative d’illustrer la passion en passant au rouge – la couleur de la mise en scène ne peut pallier au manque d’émotion qui devrait émaner de la danse.

Dans ce monde trop tragique pour notre époque, l’ange tout puissant se démène, brassant l’air et le destin amoureux de chacun.

«Parlami d’Amore» des Grands Ballets en images

Par Sasha Onyshchenko

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