«Survivance»: Manuel Mathieu au Musée des beaux-arts de Montréal | Bible urbaine

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«Survivance»: Manuel Mathieu au Musée des beaux-arts de Montréal

«Survivance»: Manuel Mathieu au Musée des beaux-arts de Montréal

Une puissance esthétique remarquable à la croisée d'histoires collectives et personnelles

Publié le 22 septembre 2020 par Olivier Du Ruisseau

Crédit photo : À la une: L'oeuvre «St-Jak» (2018), vue à travers l'installation Ouroborous. Photo: Denis Farley, MBAM.

La plus récente exposition d’art contemporain du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) présente, jusqu’au 28 mars 2021, une vingtaine d’œuvres inédites de Manuel Mathieu, l’une des plus brillantes étoiles montantes de la peinture contemporaine québécoise.

Intitulée Survivance, l’exposition de Manuel Mathieu au MBAM devient le premier solo muséal de l’artiste montréalais en Amérique du Nord. Le titre semble très proche des préoccupations de l’artiste, alors que celui-ci s’est beaucoup inspiré de deux accidents de voiture auxquels il a survécu, ainsi que des histoires de résilience du peuple haïtien dont il est originaire. Survivance tire aussi son nom de l’ouvrage La survivance des lucioles (2009) de Georges Didi-Huberman, une lecture marquante pour Mathieu.

L’essai littéraire d’Huberman a en effet inspiré l’artiste en ce qu’il lui a permis de mieux comprendre comment s’imaginer la survivance qui, pour lui, comme les lucioles, «évoque l’âme de ceux qui disparaissent ou ce qu’il reste de cette dernière».

Vue de l’exposition Survivance, où on peut voir ses oeuvres récentes pour la première fois au Canada. Photo: Denis Farley, MBAM

C’est ainsi qu’on pourrait commencer à voir l’exposition: comme une manière de montrer des morceaux d’histoires vécues (ou survécues) par l’artiste lui-même ou par divers personnages, surtout Haïtiens, auxquels il a été confrontés. Ce n’est toutefois pas ce qu’on remarque en premier dans les peintures de Manuel Mathieu.

Une signature esthétique puissante et unique

En effet, ces tableaux semblent plus souvent qu’autrement abstraits à première vue. À l’exception d’une installation in situ et de trois tableaux en tissus, toutes les oeuvres présentées dans Survivance sont des peintures de grands formats très dynamiques et surprenants aux couleurs éclatantes et contrastantes.

C’est donc définitivement la recherche picturale formelle qui impressionne dans toutes les oeuvres présentées, et ce, bien avant l’aspect figuratif et narratif des peintures. Les oeuvres sont puissantes. Elles dégagent des émotions fortes, émanant principalement des couleurs qui semblent, paradoxalement, à la fois éclatantes et mélancoliques, vaporeuses et viscérales.

 

«Anonymous Black Baby» est l’un des nombreux exemples d’oeuvres abstraites présentées à l’exposition où le peintre a intentionnellement laissé sur sa toile certains éléments, des motifs dans sa peinture, pour diriger notre lecture, comme des flèches et des lignes rappelant des traits de crayon, presque naïfs. Photo: Guy L’Heureux

Une poésie forte et inexplicable se dégage de ces grands formats où, sans connaître leurs sujets, on pourrait avoir l’impression d’assister à des scènes surréalistes et fantasmagoriques, tirées de contes magiques évoquant le désir, le tiraillement, l’amour, la mélancolie ou la solitude.

Assumer ses influences, son plaisir et sa liberté

On rencontre un artiste profondément libre dans Survivance, en ce que Mathieu n’hésite pas à assumer la multiplicité des techniques, des influences et des points de vue qui convergent dans son oeuvre.

«Je ne suis pas un coloriste, » a dit Mathieu, quant à son rapport à la couleur. Ce dernier affirme plutôt entretenir une relation «intuitive» avec celle-ci, où pendant la création, il «sent», à travers les assemblages et les contrastes, «la bonne manière de faire.»

Quant à ses influences, il reconnaît qu’on l’a à maintes reprises comparé à Francis Bacon, en raison de son utilisation des couleurs et des formes, qui rappellent parfois des pièces de viande, ou qui affichent des angles droits et des lignes déchirantes. Il affirme toutefois qu’il s’en éloigne de plus en plus. «Bacon m’a beaucoup appris sur comment la peinture peut représenter le corps», dit-il, avant d’ajouter qu’aujourd’hui, sa représentation des corps relèverait plutôt de ses expériences haïtiennes.

Peindre des histoires de mysticisme et de résilience

Malgré l’apparence abstraite de ses peintures, après une observation méticuleuse, on se surprend à découvrir dans les tableaux de Manuel Mathieu certains éléments figuratifs, le plus souvent, des formes humaines racontant les histoires de personnages haïtiens.

«Rempart», ci-haut, représente l’artiste et sa grand-mère alors qu’il était enfant. Photo: Guy L’Heureux

Les sujets du peintres sont nombreux. Mathieu s’est inspiré de rites vaudou, d’une photographie d’une femme haïtienne, de sa grand-mère, de personnages mythiques en Haïti, et plus encore. 

Témoigner d’une constante innovation technique

En plus des grands formats de peinture qu’on peut trouver dans Survivance, l’artiste y présente aussi, pour la première fois, une installation in situ ainsi que trois grands tableaux en tissus réalisés lors d’une prestigieuse résidence artistique à l’Académie Schloss Solitude de Stuttgart, en Allemagne.

Vue de l’installation Ouroborous, composée de 15 panneaux suspendus de toile roussie. Photo: Denis Farley, MBAM

Ce dernier a toutefois du mal à bien s’expliquer ses oeuvres. Contrairement à ses peintures, qui sont résolument plus enracinées dans son héritage personnel et dans une recherche picturale inspirée de ses études universitaires en art, son travail du tissu se présente d’abord comme un geste poétique qui parle de lui-même.

«C’est correct de faire des choses qu’on ne comprend pas encore», dit Mathieu.. Si ces oeuvres «rappellent la peau» et «s’intéressent à l’éphémérité», un sujet cher à l’artiste, elles amènent aussi les visiteurs à leur conférer leur propre sens, et à prendre connaissance de l’ampleur de la force et du mouvement que Mathieu a travaillé sur son matériau.

Ainsi, à travers Survivance, on entre non seulement en contact avec l’iconographie personnelle et les histoires marquantes de la vie de Manuel Mathieu, mais aussi avec d’éloquents témoins de sa progression en tant qu’artiste, en partant d’une oeuvre inspirée de certaines traditions de la peinture contemporaine, et en allant jusqu’à la surprise totale et la poésie dans l’expérimentation.

L’artiste Manuel Mathieu, photographié devant l’un de ses tableaux. Photo: Clovis-Alexandre Desvarieux

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