«1984» de George Orwell au Théâtre Denise-Pelletier – Bible urbaine

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«1984» de George Orwell au Théâtre Denise-Pelletier

«1984» de George Orwell au Théâtre Denise-Pelletier

Un spectacle en avance sur son temps

Publié le 16 novembre 2016 par Alice Côté Dupuis

Crédit photo : Stéphane Bourgeois

Le roman 1984 de George Orwell ne cesse de se retrouver en tête des palmarès des livres qu’il faut absolument lire avant de mourir et des classiques indispensables à avoir dans sa bibliothèque. Il était étonnamment en avance sur son temps, lors de sa publication en 1949, et il est étrangement encore tellement d’actualité que le Théâtre Denise-Pelletier, en coproduction avec le Théâtre du Trident, a décidé de présenter sur sa scène l’adaptation théâtrale du texte, faite par Robert Icke et Duncan Macmillan, jusqu’au 7 décembre sous la direction d’Édith Patenaude; une mise en scène elle aussi en avance sur son temps.

Tout le monde connaît aujourd’hui le concept de Big Brother, cette figure métaphorique omniprésente, qui nous épie(rait) et nous écoute(rait) pour mieux saisir nos faiblesses et découvrir tous nos petits secrets. Dans cette aventure au sein du «Parti» où Winston Smith travaille au ministère de la Vérité afin d’effacer de toutes les archives inimaginables toutes traces – de la simple référence à la présence sur une photo – de «non-personnes», soit des gens éliminés par les autorités pour crime de la pensée, Big Brother a le nez fourré partout, grâce à des télécrans qui permettent autant la transmission en continu de propagande gouvernementale que l’espionnage auditif et visuel.

Dans son adaptation sur scène par Robert Icke et Duncan Macmillan, traduite par Guillaume Corbeil, 1984 illustre le Big Brother grâce à une caméra sur trépied roulant; une caméra manipulée par le comédien Éliot Laprise, qui filme en direct des images retransmises sur un grand écran. Les plans sont magnifiques et les jeux avec les flous, très cinématographiques. Les images filmées nous permettent surtout de voir quelque chose qu’on n’arriverait pas à voir autrement – un gros plan sur une écriture dans un livre ou une scène cachée derrière un pan de mur – soit parce qu’on est au théâtre et que le spectateur ne peut arriver à voir d’aussi petits détails, ou encore parce qu’il s’agit d’un choix de mise en scène, par exemple de représenter un souvenir, un retour en arrière sur vidéo seulement plutôt que devant public, malgré que l’action soit jouée en temps réel sur la scène.

D’autres fois, les images rediffusées sur grand écran servent à capter davantage une émotion, en effectuant un plan rapproché sur le visage d’un comédien, ou à montrer une action sous un angle différent que ce que le public, statique dans son siège, perçoit. Toujours présente, la caméra représente autant l’œil vigilant du Big Brother qu’elle contribue à l’ancrage dans la modernité de la mise en scène, et elle offre une alternative des plus intéressantes aux spectateurs, qui ont droit à deux visions différentes qui lui permettent de choisir tantôt de regarder l’action théâtrale sur scène, tantôt l’apport cinématographique proposé sur l’écran.

Mais qu’en est-il lorsque la caméra, pour filmer ses magnifiques plans, se positionne entre le comédien et le public? Quand le caméraman et son trépied cachent complètement l’acteur en action et que le spectateur est carrément obligé de regarder sur l’écran pour suivre ses faits et gestes? Jusqu’où l’avènement de la vidéo dans l’art théâtral peut-il aller sans le dénaturer et sans outrepasser les limites de ce 6e art qu’on appelle «art de la scène»?

On ne répétera pas assez que les images filmées sont magnifiques et très cinématographiques, mais on se demande parfois si, justement, il n’y aurait pas eu lieu de tourner un film plutôt qu’adapter ce roman au théâtre. À voir les images, ça pourrait faire un long-métrage sublime et d’une grande intensité. Mais sur scène, on est en quelque sorte privé de la montée dramatique du récit en raison de tout cet attirail technologique qui prend beaucoup de place entre les comédiens et les spectateurs.

N’empêche que Maxim Gaudette est enlevant et tout à fait impeccable en Winston Smith, et malgré la caméra toujours braquée sur lui, il est très incarné et réussit à garder le cap. Sa compatriote Claudiane Ruelland, l’interprète de Julia, son amour impossible, fait preuve d’une belle candeur qui nous fait croire à la possibilité de l’amour, même interdit, mais aussi d’une belle assurance dans ce rôle qui demande un certain caractère et une détermination afin de tenir tête au «Parti». Le reste de la distribution, qui comprend Véronique Côté, Justin Laramée, Jean-Michel Déry, Réjean Vallée et Alexis Martin, est plutôt sans reproche, tout comme l’ingénieuse scénographie et les magnifiques décors froids et polyvalents.

Mais malgré les nombreux côtés positifs à cette adaptation théâtrale de 1984 – par ailleurs très complète et fidèle au roman -, on reste sur notre faim et on est loin d’être aussi happés par le spectacle que par la lecture du bouquin. Peut-être que la mise en scène va trop loin dans son utilisation de la vidéo et qu’elle a trop voulu s’ancrer dans la modernité, mais il reste que le courant ne passe pas tout à fait, et si on est impressionnés, on ne sera pas marqués.

«1984» de George Orwell a été adaptée à la scène par Robert Icke et Duncan Macmillan et traduite par Guillaume Corbeil. Elle sera présentée au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 7 décembre 2016.

L'événement en photos

Par Stéphane Bourgeois

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