«8» de Mani Soleymanlou à la Cinquième Salle de la Place des Arts | Bible urbaine

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«8» de Mani Soleymanlou à la Cinquième Salle de la Place des Arts

«8» de Mani Soleymanlou à la Cinquième Salle de la Place des Arts

Pleins feux sur la soirée de l’année

Publié le 16 janvier 2017 par Alice Côté Dupuis

Crédit photo : David Ospina

Le 8 novembre dernier, il s’est passé quelque chose; collectivement, nous avons vécu quelque chose: notre monde a changé. C’est pourquoi le comédien, metteur en scène et auteur Mani Soleymanlou a décidé de réécrire le texte de sa nouvelle création, 8 - pour faire suite à Ils étaient quatre et Cinq à sept -, à peine deux mois avant le début de ses représentations à la Cinquième Salle de la Place des Arts. Parce qu’après ces fameuses élections américaines, qu’est-ce qui peut bien avoir un sens, une pertinence? À huit, trouveront-ils?

Ce sont les quatre comédiens d’Ils étaient quatreÉric Bruneau, Guillaume Cyr, Jean-Moïse Martin et Mani Soleymanlou lui-même -, les trois comédiennes de Cinq à Sept – Kathleen Fortin, Julie Le Breton et Geneviève Schmidt -, ainsi qu’Emmanuel Schwartz, le comédien invité dans Deux, puis Trois, de la première trilogie de Soleymanlou à propos de l’identité, qui se sont réunis pour trouver, ensemble, un sens à leur création, au lendemain d’un évènement aussi important.

Dans une mise en scène tout aussi dynamique que ce à quoi on nous avait habitués dans les deux autres pièces de la trilogie, avec un timing impressionnant réglé au quart de tour, des jeux de lumière efficaces et une utilisation de musique absolument parfaite, les comédiens évoluent d’abord sans trop de décorum, dans ce qui semble être une représentation réaliste et presque exacte de certaines rencontres entre les comédiens durant le processus de création du spectacle. Interprétant leur propre rôle, s’ancrant dans l’actualité très récente et usant de références qui nous rejoignent aisément, les huit comparses essaient des choses, discutent de possibilités pour trouver ce qui pourrait bien donner un sens à leur travail dans ce monde bouleversé.

Alors que Geneviève tient à régler tous les détails avec précision, qu’Éric change d’opinion selon les idées des autres, que Kathleen, silencieuse, se contente d’analyser, que Guillaume demande à comprendre de façon concrète les idées énoncées, que Julie, verbomotrice, veut se sentir engagée dans le propos, que Jean-Moïse, un peu insouciant, se laisse porter et est emballé un peu par tout, et qu’Emmanuel, le cérébral, intellectualise trop les choses, Mani sert de chef d’orchestre à ce flot d’idées et d’opinions véhiculées, mais ne se résigne pas à créer un spectacle axé sur un party, tel qu’annoncé dans la promotion de la pièce, car sa conscience de ce qu’il se passe dans le monde est trop grande et ce sujet lui semble trop futile.

Beau compromis, c’est finalement dans une soirée de fête le 8 novembre 2016, durant la soirée électorale américaine, qu’on nous plongera en deuxième partie; une soirée de fête comme paradoxe, pour faire ressortir davantage encore le malaise dans ce flot d’enthousiasme et de festivités vaines. La soirée, ponctuée des interventions d’Emmanuel qui anime au micro en décrivant les gains de Trump tout en lançant des messages d’espoir de moins en moins convaincants, a néanmoins, comme les autres décrites dans Ils étaient quatre et Cinq à sept, réussi à toucher à quelque chose. Représentant à merveille cette génération de trentenaires, ses angoisses, ses réflexions, ses inquiétudes, ses prises de conscience et ses convictions, les huit personnages – ou les huit comédiens! – réussissent réellement à nous faire croire à ce groupe d’amis et à cette dynamique.

Des autochtones aux réfugiés syriens, en passant par Alep, la construction à Montréal, l’épuisement professionnel, les enfants, les systèmes électoraux et d’éducation, la religion et les croyances ou même le père Noël, les sujets de discussion deviennent de plus en plus sérieux et s’éloignent des banalités de la vie plus la soirée avance. Car on a beau faire la fête, il n’en demeure pas moins que ces soirées de démesure, presque hors de la vie normale, permettent souvent d’enfin s’échapper à la réalité du quotidien et de tout laisser aller, de se défouler.

Et Mani Soleymanlou et ses amis ont réussi à mettre en scène exactement ce qu’est un vrai party: tu danses, tu jases de tout et de rien, tu rêves, tu ris, tu profites pleinement même si tu ne vas pas nécessairement te souvenir de tout le lendemain, ce qui ne veut pas dire que ce n’était pas important comme discussion ou comme moment.

Et c’est exactement le même sentiment qu’ont les spectateurs: ils rient, ils philosophent, ils profitent, mais le déluge de réflexions, de sujets et de dénonciations fait en sorte qu’il sera presque impossible de tout retenir et d’en garder un souvenir vif et marquant. Mais au final, peut-être que l’important, c’est qu’ensemble, le temps d’une soirée, on ait pu réinventer le monde, à notre façon.

Le spectacle «8» est une création de Mani Soleymanlou. Il est présenté à la Cinquième Salle de la Place des Arts jusqu’au 28 janvier 2017.

L'événement en photos

Par David Ospina

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