«À te regarder, ils s’habitueront» au Théâtre de Quat’Sous | Bible urbaine

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«À te regarder, ils s’habitueront» au Théâtre de Quat’Sous

«À te regarder, ils s’habitueront» au Théâtre de Quat’Sous

Nous sommes légion

Publié le 15 septembre 2017 par Pierre-Alexandre Buisson

Crédit photo : David Ospina

Il est passablement difficile, de nos jours, de faire un show sur la diversité sans éviter certains pièges, sans donner dans le cliché bienveillant, ou du moins sans commettre une quelconque maladresse. C’est un défi que se sont lancé Olivier Kemeid, directeur artistique du Quat’Sous depuis septembre dernier, et Mani Soleymanou, qui signe ici la direction artistique – deux mentors encadrant six metteurs en scène issus de divers milieux.

Qu’on ait choisi de laisser s’exprimer six artistes emblématiques avec une vision qui leur est propre donne à l’ensemble une forme particulièrement intéressante. Les vignettes ont leur propre personnalité, surprennent et jouent avec la forme, et alors qu’on aurait pu anticiper une certaine polyphonie, on obtient un tout cohérent, qui s’autoréférence habilement et qui est, à l’image de toute l’entreprise, sensible à son voisin.

Alors que vient de sortir l’étude des Femmes pour l’Équité en Théâtre, qui démontre de façon incontestable la domination masculine dans le domaine, et qu’on sort à peine d’une série de petits scandales d’insensibilité au Rideau Vert, ce vent de fraîcheur et d’inclusion arrive à point, et sert de contrepoids essentiel.

Ça commence tout doucement avec une discussion franchement drôle et sympathique entre Igor Ovadis et Fayolle Jean, qui évoquent non seulement le choc culturel subi lors de leur arrivée au Québec, mais aussi les différences entre leurs deux pays d’origine. L’échange a pour point de départ le film Pour la suite du monde de Pierre Perreault, qui paraît aléatoirement choisi, mais qui s’avérera finalement très pertinent dans le contexte, spécialement lorsqu’on sait que c’est la cinéaste Chloé Robichaud qui signe la mise en scène de la vignette. C’est une leçon d’histoire et d’humanisme, un moment de franche camaraderie dont nous sommes les témoins privilégiés.

Le ton est donné. Nini Bélanger a choisi de revenir sur le discours du FLQ, qui présentait une vision indignée mais très simpliste du rapport de domination entre les classes par le Québécois moyen, en laissant la catalane Emma Gomez nous parler d’inégalité. Bachir Bensaddek laisse dialoguer les géniales Inès Talbi et Leila Thibeault-Louchem – toutes les deux cataloguées comme «ethniques» malgré leur profonde québecitude – pendant qu’elles se maquillent pour un rôle. Les pince-sans-rire Marco Collin et René Rousseau jouent à étaler des clichés autochtones et chantent l’hymne national en Innu, dans un jeu de miroir où l’on rit très jaune signé Dave Jenniss. Mélanie Demers propose une chorégraphie avec une danseuse asiatique, Angie Cheng, et un amputé (Jacques Poulin-Denis).

Pour clôturer la pièce, on a droit à un savoureux rap battle entre Olivia Palacci et Obia le Chef. C’est l’un des moments les plus forts du spectacle, où nos deux protagonistes tirent à gros boulets sur la scène théâtrale montréalaise, les clichés raciaux, la rivalité entre la ville et les banlieues, mais surtout eux-mêmes. Et ça dégénère jusqu’au malaise, avec un langage d’une inventivité stupéfiante.

Cette percutante ouverture de saison est donc un condensé plutôt pertinent d’histoire québécoise, une collection d’observations incisives sur notre société, une suite d’affirmations et de questions que l’on pose au public, de délicieuses petites provocations qui sont là pour nous amuser, certes, mais surtout pour nous faire questionner quant à notre rapport aux autres. Un manifeste, en quelque sorte, de l’inclusivité.

Kemeid a fait mouche et est parvenu à transposer sur les planches le slogan de son théâtre, «Habiter la maison à plusieurs».

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Par David Ospina

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