«Blackbird» de David Harrower au Théâtre Premier Acte | Bible urbaine

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«Blackbird» de David Harrower au Théâtre Premier Acte

«Blackbird» de David Harrower au Théâtre Premier Acte

Un texte pourvu d’une grande puissance d’évocation

Publié le 18 février 2019 par Maude Rodrigue

Crédit photo : Cath Langlois Photographe

Le public sort de Blackbird chancelant et profondément bouleversé. Il mesure son impuissance à statuer sur les faits présentés dans la pièce: ceux se rapportant à une idylle entre une jeune fille de 12 ans et un homme d'une quarantaine d'années.

Dans l’une de ses chansons les plus connues, Barbara évoquait cet «aigle noir» qui, dans un «bruissement d’aile», avait capturé son innocence. La chanteuse a été abusée alors qu’elle était enfant. Le parallèle avec le titre de la pièce à l’affiche en ce moment à Premier Acte, Blackbird, est notable: cette dernière porte ainsi sur une liaison qu’ont eue Ray, un homme d’une quarantaine d’années, et Una, alors âgée de 12 ans.

Quinze ans plus tard, une image de Ray aperçue dans les journaux ravive les braises des souvenirs des évènements chez la jeune femme. Elle se rend auprès de lui afin de raffiner sa compréhension de ce qui s’est passé entre eux, donnant lieu à une confrontation d’une rare violence. Tandis qu’il a purgé une sentence en prison et changé d’identité, elle est demeurée captive d’une bourgade et d’un passé traumatique.

Confrontation musclée

Le texte de David Harrower a ceci d’inusité qu’à plusieurs reprises, la fin des phrases des personnages est laissée en suspens – du moins, au début de la pièce. À d’autres moments, leurs répliques se chevauchent, confondant l’auditoire à savoir si les acteurs-rices se sont bêtement trompés, s’ils ont oublié une réplique – ou si le texte est simplement conçu ainsi. Le malaise enfle au fil des premières minutes.

Or, éventuellement, les personnages se rafermissent, parés au duel. Una consent ainsi à remonter le fil des évènements, à ausculter les morceaux de souvenirs douloureux épars sur le sol, le jonchant parmi les détritus d’une cafétéria. Des néons jettent un éclairage blafard sur la scène.

Una se montre vindicative, elle affecte une assurance, se mesure à Ray; or, certains aveux la font chanceler. Si elle se bute et intime à Ray de reconnaître qu’il a enfreint ses limites personnelles alors qu’elle était enfant, elle admet toutefois la tendresse qu’elle a éprouvée envers lui – envers et contre tout.

Une ambivalence croissante

Devant les faits ainsi exposés, l’auditoire est livré à la confusion. Si l’on se refuse fermement à admettre que l’amour puisse être consommé entre un adulte et une enfant, il est néanmoins bouleversant d’entendre et de lire la détresse sur le visage des personnages. Leur trajectoire est erratique dans l’arène, ils volètent à la manière d’oiseaux blessés et confinés dans une cage exiguë.

Gabrielle Ferron, éplorée, se montre constante tout au long du spectacle, son personnage en découd fermement. Réjean Vallée, pour sa part, est simplement renversant, magnétique. Le regard dérive constamment vers lui. On s’éprend de son personnage: il réveille une part d’empathie inaltérable, aussi aberrant que cela puisse sembler, puisque ses agissements inspirent quant à eux un profond dégoût. Vraiment, une telle performance est marquante.

Des moments théâtraux riches

Le public recueille les propositions d’Olivier Lépine avec un plaisir renouvelé: après La saga des Lehman Brothers plus tôt cette année au Périscope, le voici à la barre de la mise en scène de Blackbird, la toute première pièce de la compagnie Apex. Lépine a guidé de main de maître les scènes de confrontation pure que comprend Blackbird: les corps à corps sont véritables, tendus, ils cambrent les spectateurs-rices sur leur chaise.

La lumière impitoyable que jettent les néons sur la scène permet de capter les moindres modulations sur le visage des acteurs-rices. Qui plus est, l’auditoire disposé sur deux côtés de la salle matérialise cette sensation d’égarement que vivent les membres du public, dont le point de vue est forcément partagé. Du moins, il peut difficilement être tranché.

Quant au texte, il est pourvu d’une grande puissance d’évocation. L’auditoire ne rate pas une ligne, et particulièrement au moment où les personnages rendent compte de leur version respective des derniers instants qu’ils ont partagés ensemble voilà quinze ans. Les spectateurs-rices sont pendus-es à leurs lèvres tandis que Ray et Una se tiennent l’un devant l’autre, criblés par les aveux.

Vraiment: Blackbird est à voir. On est reconnaissant-e envers Premier Acte de nous faire vivre d’aussi belles surprises théâtrales chaque année et de débusquer des propositions géniales à l’instar de celle d’Apex. 

«Blackbird»au Théâtre Premier Acte en images

Par Cath Langlois Photographe

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