«Chapitres de la chute» de Stefano Massini au Théâtre de Quat’Sous | Bible urbaine

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«Chapitres de la chute» de Stefano Massini au Théâtre de Quat’Sous

«Chapitres de la chute» de Stefano Massini au Théâtre de Quat’Sous

Vertige capitaliste en trois actes

Publié le 25 octobre 2018 par Pierre-Alexandre Buisson

Crédit photo : Yanick Macdonald

Dix ans après la crise financière de 2008, les blessures subies par le marché de la finance se sont bel et bien cicatrisées et l’économie se porte bien. Signe certain que le pire est – pour l’instant – derrière, plusieurs œuvres effectuent un retour sur ces évènements troubles, ou s’en inspirent, pour transmettre des leçons ou des impressions. La pièce Chapitres de la chute de Stefano Massini est sans doute le plus ambitieux de tous ces efforts.

Demander aux spectateurs d’investir quatre heures dans une saga financière, qui retrace ni plus ni moins l’histoire du capitalisme en Amérique, est un pari risqué. Mais c’était aussi le fantasme de Catherine Vidal et de Marc Beaupré, qui signent ici la mise en scène avec une audace et une ouverture d’esprit particulièrement frappantes; fantasme qui a trouvé refuge au Quat’Sous, théâtre inclusif et à l’écoute du pouls de son époque, qui propose cette année des pièces qui interrogent la notion de pouvoir.

Par une série de décisions éclairées, les frères Lehman, qui sont arrivés d’Allemagne en Alabama en 1850, sont passés de la vente de textile à une domination globale du marché bancaire en une centaine d’années.

Ce sont les sinuosités de leur histoire que raconte ce brillant texte de Massini, s’attardant à l’essentiel, précisant dans chaque chapitre le contexte historique d’une manière désinvolte et novatrice.

Car il s’agit bien ici d’une odyssée à tendance littéraire, avec trois tomes, des acteurs-narrateurs et des astuces narratives qui égaient efficacement la matière, soulignant l’humanité des personnages les plus antipathiques, avec l’aide d’interprètes qui se donnent corps et âmes à leurs (nombreux) personnages. Didier Lucien y est tout simplement prodigieux, tenant à bout de bras un troisième acte surréaliste et échevelé, où la folie du progrès affecte son personnage de Bobby Lehman, hanté par ses nombreuses épouses jusque dans le ventre de Jonas.

Toute l’action est définie par la narration et les descriptions des acteurs, et ne comporte aucun dialogue, ce qui est loin d’être aussi déstabilisant qu’on pourrait le croire. Les rôles, multiples, sont incarnés par des hommes ou des femmes, sans que cela ne perturbe la compréhension ou le rythme du récit; ce sont six acteurs et actrices au sommet de leur forme qui se relaient, trois femmes et trois hommes, des interprètes d’origine variés qui injectent leur flair aux personnages plus grands que nature.

D’une arrivée en Amérique avec des souliers blancs, symbole de renouveau et de la promesse d’une vie nouvelle, à une amitié avec le funambule de Manhattan, les membres de la famille Lehman que nous apprenons à connaître regardent toujours en avant, ou par en haut, humbles visionnaires, courtisans persistants, commerçants confiants.

De la sagesse tranquille d’Henry Lehman (magnifique Igor Ovadis) au pragmatisme qui frôle l’autisme de Philip Lehman (Vincent Côté, décidément fort versatile), une galerie inoubliable de personnages est incarnée avec fougue par Olivia Palacci, Louise Cardinal et Catherine Larochelle, aussi confortables en hommes qu’en femmes, projetant sans l’aide d’accessoires ou de décors des images frappantes, revenant à la source même de ce que devrait être le théâtre: un récit fort et évocateur qui se passe d’artifices.

Partir de rien, ou de si peu, et frôler le ciel pour finir par une monumentale dégringolade; c’est à Icare en cravate qu’on a droit, un Icare trop avide qui se brûle les ailes avec son cigare. L’histoire des frères Lehman, c’est aussi celle du rêve américain, un sujet pratiquement éculé qui regagne pourtant, sous la plume de Stefano Massini, un peu de son mythe générateur d’une profonde fascination envers les multiples opportunités offertes aux citoyens des États-Unis.

Une histoire riche en possibilités, qui devient ici une vertigineuse leçon de théâtre.

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