«Cr#%# d’oiseau cave» d’Aaron Posner au Théâtre La Licorne | Bible urbaine

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«Cr#%# d’oiseau cave» d’Aaron Posner au Théâtre La Licorne

«Cr#%# d’oiseau cave» d’Aaron Posner au Théâtre La Licorne

Réécrire Tchekhov... en 2019?

Publié le 7 mai 2019 par Alexandre Provencher

Crédit photo : Julie Rivard

C’est sur une scène nue du Théâtre La Licorne, sans musique ni accessoires, que nous assistons à un objet théâtral particulier: Cr#%# d’oiseau cave. Se voulant une déconstruction ludique et actuelle du classique La Mouette de Tchekhov, cette pièce, qui tombe à de subtils moments dans la performance, aurait toutefois gagné à recentrer son propos et à explorer davantage les tensions qui animent les personnages tout en les confrontant encore plus au public. C’est bizarre, mais il manque un peu d’audace... Au moins, les acteurs sauvent la mise et participent à niveler la pièce vers le haut.

La pièce Stupid Fucking Bird – Cr#%# d’oiseau cave dans sa traduction en français – a été créée en 2013 par le dramaturge Aaron Posner. Ce dernier voue une admiration sans bornes pour Anton Tchekhov et s’affaire à réécrire ses grands classiques. Il réactualise les thèmes présents dans l’œuvre de l’écrivain russe en les confrontant à notre réalité, à notre quotidien, et aux questionnements qui nous animent. La démarche est intéressante, mais non sans risques…

En effet, s’adonner à la déconstruction et à la réécriture de classiques de la dramaturgie russe, c’est marcher sur des œufs, et c’est sensible!

Dans ce nouvel opus, il faut avouer que la recette ne lève malheureusement pas. Pourquoi, me demanderez-vous? Dans un premier temps, les thèmes chers à Tchekhov se retrouvent dans cette pièce, mais sont ponctués d’un trop-plein de questions existentielles livrées ici et là au public: «Quelle est la meilleure façon d’évaluer le talent de l’artiste… est-ce le succès?» Ou «Vous êtes-vous déjà demandé si vous étiez en représentation constante de vous-mêmes?» Ces questions sont, hélas, laissées sans réponses…

Bien entendu, on traite de l’art, de la suffisance, de l’avidité et de l’amour, mais il aurait été préférable de limiter ces questions laissées en suspens et d’en décortiquer quelques-unes dans les dialogues et monologues. En plus, confronter ces thèmes aux médias sociaux était certainement une idée intéressante que l’on retrouvait dans le synopsis, mais elle fut éclipsée du texte…!

Dans un deuxième temps, on indique que Posner brise «allègrement» le quatrième mur. Ce terme est sans aucun doute exagéré. Comme spectateur, on est interpellé à différents moments, certes. Les acteurs posent des questions au public et le considèrent même comme un personnage. Cette idée n’est pas mauvaise en soi, mais elle est trop peu présente dans la pièce. En tant que spectateur, on est plus dérangé qu’autre chose, et ça brise le rythme. Si le désir de Posner était de happer le public et de le faire réagir, il aurait fallu que son implication soit plus grande, plus soutenue. Les échanges avec le public sont quant à moi trop rares pour rendre cette pratique utile. Il fallait oser un peu plus!

Dans un troisième temps, la pièce est malheureusement trop sombre et l’ambiance trop froide. Et ça m’a étonné, puisqu’on s’attendait, en lisant le synopsis, à assister à une déconstruction ludique de Tchekhov. Le terme ludique, selon Le Robert, se définit comme étant «relatif au jeu en tant qu’élément du comportement humain». Il fallait vraiment se baser sur cette définition, puisque l’humour est rare, quoiqu’on rit à certains moments. Seuls deux personnages, Macha et David, détendent l’atmosphère, mais globalement, il est difficile pour le public de faire preuve d’empathie ou de s’investir… On alimente plutôt ce huis clos malsain avec une mise en scène et une scénographie (trop) sobres.

Or, la véritable force de Cr#%# d’oiseau cave réside dans le jeu de ses acteurs. François-Xavier Dufour, dans le rôle de Konrad – Konstantin dans l’œuvre initial – réussit à nous subjuguer comme écrivain déchiré et souffrant. Grâce à son jeu versatile et à son charisme, il sait jongler entre les tensions et la dose de rires occasionnelles. Roxane Bourdages et Sasha Samar, dans les rôles de Macha et de David, amènent beaucoup d’humour dans cette pièce, répétons-le, sombre et froide, puisque leurs élans comiques et leur présence sur scène savent atténuer les tensions. Toutefois, ils sont moins convaincants dans la scène d’ouverture. Celle-ci aurait mérité un peu plus de travail dans la livraison du texte et dans l’aplomb.

Mentionnons au passage le jeu juste et précis de Robert Lalonde et de Danielle Proulx. Il est toujours agréable d’applaudir le grand talent de ces deux acteurs d’expérience.

«Cr#%# d’oiseau cave» d’Aaron Posner en images

Par Julie Rivard

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