«Dans l’envers du décor»: Alban Ho Van, scénographe | Bible urbaine

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«Dans l’envers du décor»: Alban Ho Van, scénographe

«Dans l’envers du décor»: Alban Ho Van, scénographe

Un chef décorateur qui ose!

Publié le 9 novembre 2020 par Vincent Gauthier

Crédit photo : Tous droits réservés @ Opéra national de Paris

Chaque mois, Bible urbaine s’entretient avec un artiste-concepteur du milieu théâtral afin d’en connaître davantage sur les métiers de l'ombre nécessaires à la présentation d’une pièce de théâtre. On souhaite ainsi mettre en lumière le quotidien de ces artistes qui œuvrent avec passion dans l’envers du décor, et aussi faire découvrir ce qui fait l’unicité de leur travail. Aujourd’hui, on a poussé la curiosité en interviewant le scénographe Alban Ho Van, un amoureux du théâtre ayant travaillé à la fois en Europe et à Montréal et qui se spécialise dans plusieurs domaines, dont l'opéra, discipline qu'il affectionne particulièrement!

Alban, on aimerait que tu nous racontes comment tu as eu l’appel pour la scénographie au théâtre: comment est-elle arrivée dans ta vie?

«Elle est arrivée assez tardivement, n’étant pas issue d’une famille dont la culture du théâtre était présente. J’ai vraiment eu la piqûre lors de mon arrivée à Strasbourg pour mes études en Arts décoratifs. L’attirance a été assez instantanée et, avant de finir mon cursus en graphisme, je me suis engouffré dans des études en scénographie (à l’école de Théâtre National de Strasbourg), qui représentaient pour moi une ouverture bien plus grande vers une création pluridisciplinaire riche en rencontres permanentes.»

«Le hasard des rencontres a fait que je passais beaucoup de temps avec les étudiants de cette école avant d’y entrer. J’ai donc découvert le théâtre à travers les récits et la vie des étudiants de toutes les sections de l’école!»

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«Nouvelles Pièces Courtes», Philippe Decouflé, Théâtre de la Coursive, 2017. Photo: Laurent Philippe

En tant que scénographe, est-ce que tu façonnes une proposition seulement à partir du texte ou il s’agit toujours d’un travail d’équipe avec les autres créateurs et le metteur en scène?

«Je crois qu’il n’y a pas vraiment de metteur en scène type, et donc pas de processus créatif identique. Même si le travail est collectif et qu’il y a beaucoup d’échanges et de questionnements que j’aime partager avec le reste de l’équipe, une grande partie du travail se fait avec le/la metteur.e en scène. C’est avec lui/elle que j’échange le plus afin de formuler puis de modéliser les premières esquisses avant de les partager avec les autres collaborateurs.»

«Le texte est parfois une source indispensable pour la création, mais il n’y a quelquefois pas encore de texte! Sur la plupart des projets que nous avons créés avec Christophe Honoré, la pièce était en cours d’écriture lorsque je devais rendre les maquettes. Il s’agit donc de fouiller dans nos imaginaires communs afin de trouver comment un projet scénographique peut naître en accompagnant l’écriture et, plus tard, les comédiens sur le plateau.»

Comment conçois-tu tes scénographies et par quoi te laisses-tu inspirer pour ton travail?

«La première étape est une écoute attentive du/de la metteur.e en scène. Je veux comprendre les envies et les enjeux du projet. Même si un.e metteur.e en scène sait ce qui ne lui plaît pas, il sait rarement tout de suite ce qu’il veut; j’ai donc besoin de m’accrocher à des éléments énoncés.»

«Ensuite commence une étape assez indéfinissable et parfois très longue durant laquelle le projet m’accompagne quotidiennement, parfois seulement quelques minutes, et ce, même si je suis sur une autre pièce en répétition. C’est dans ces moments que les idées se révèlent, comme une sédimentation qui va conduire à établir plusieurs pistes, plusieurs espaces/scénographies différents qui me servent, par la suite, d’outils de dialogue avec le/la metteur.e en scène.»

«Je fais aussi énormément de recherche iconographique, de photographies, d’installations, de détails, d’ambiance, en essayant chaque fois de me perdre dans la périphérie de mon sujet afin d’en trouver une nouvelle lecture, une approche que j’espère à chaque fois un peu inédite.»

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«ILIOM» de Ferenc Molnár, Théâtre de Liège, 2013-2014. Photo: Elizabeth Careccio

À quoi ressemble une journée typique pour toi en tant que scénographe? Fais-nous un petit récit des grandes lignes pour que l’on comprenne bien ton quotidien!

«Je dirais que j’essaie de consacrer un maximum de temps aux recherches pour les projets en conception. Ce temps est perturbé par des questions concrètes auxquelles je dois répondre: appels téléphoniques des ateliers, pour avoir des précisions sur tel élément en construction, des metteurs en scène, pour avancer sur l’accessoirisation, du régisseur général, pour soulever des problématiques d’implantation dans une salle, etc.»

«Je dirais donc que j’essaie de passer un maximum de temps devant mes carnets de dessins et mon ordinateur (accompagné de quelques litres de thé).»

On sait que tu travailles autant au théâtre qu’à l’opéra. Peux-tu nous parler des défis que tu as eu à relever dans un projet en particulier? Et quelles sont les plus différences notoires entre ces deux disciplines?

«Des défis, c’est un peu le travail quotidien du scénographe, surtout que les budgets ne sont jamais revus à la hausse!»

«Je pense à la scénographie de Don Carlos à l’Opéra de Lyon. Après avoir fait plusieurs créations sur cette scène avec le metteur en scène, nous avons voulu expérimenter d’autres formes de scénographie.»

«Nous avions travaillé jusque-là de manière assez architecturée, mais nous avons décidé de nous lancer dans une scénographie constituée principalement de très grands rideaux de velours en mouvements. C’était à la fois déroutant, parce qu’on travaillait avec de la matière souple, et teindre ces grandes pièces de tissus a vraiment été un défi de taille! Trouver des fournisseurs pour teindre des tissus de dix mètres de hauteur par trente mètres de longueur, avec nos couleurs, a été assez difficile. C’est avec l’aide infaillible du régisseur de production de l’opéra, Jean-Christophe Scottis, et l’appui de toute l’équipe technique, que nous y sommes parvenus.»

«La différence entre le travail pour les scènes d’opéra et de théâtre tient à la manière dont les comédiens et les chanteurs abordent l’espace. Le décor de théâtre est créé pour construire une mise en scène, chercher au plateau, expérimenter le mot et le rythme. L’opéra laisse moins de souplesse et de temps de recherche; on travaille donc plus en construisant des tableaux, des séquences scénarisées. Les budgets sont assez différents également; la scène d’opéra permet une exploration du grandiose et des «grandes» scénographies plus fréquente.»

Est-ce qu’il y a une ou quelques autres productions sur lesquelles tu as travaillé et dont tu es particulièrement fier ou qui t’ont particulièrement marqué?

«Les créations sont vraiment des aventures uniques. Le fait de travailler sans cesse sur des projets et des sujets différents fait qu’elles sont toutes marquantes! Je vais en citer tout de même deux.»

«Il y a sans aucun doute la pièce Nouveau Roman, qui était ma première scénographie, que j’ai eu la chance de créer pour le Festival d’Avignon. Elle a été comme un manifeste pour les projets suivants que nous avons créés avec Christophe Honoré (le metteur en scène). On cherchait sans cesse, par la suite, à retrouver cet équilibre entre un plateau très investi, très scénographié et l’impression d’avoir un plateau nu.»

«Plus récemment, Les Indes Galantes, l’opéra de Rameau, mis en scène par Clément Cogitore, était un projet assez fou! Le but était de réunir sur le plateau de l’Opéra national de Paris la musique baroque et une vingtaine de danseurs qui viennent de différents mouvements des danses urbaines, dont le crump, le voguing, le popping.»

«Humainement, le projet était très intense, et techniquement, Clément voulait transcender la machine théâtrale comme c’était le cas au 18e siècle au moment de la création des Indes Galantes, mais avec les moyens de l’Opéra Bastille! On a réussi avec les ateliers et le bureau d’étude de l’opéra à concevoir un projet incroyable pour une scène.»

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«Melancholia Europea» de Bérangère Jannelle, MC2 Grenoble, 2017. Photo: Jean-Louis Fernandez

Qu’est-ce ce qui fait ta particularité comme scénographe, selon toi, et qui fait que ta signature visuelle est reconnaissable?

«C’est difficile à analyser de mon point de vue. On me dit parfois reconnaître un «style», alors que j’ai l’impression de tout faire pour ne pas en avoir! J’ai une passion pour les espaces patinés assez imposants et réalistes, des espaces qui sont des lieux de vies pour les personnages/comédiens et des lieux qui ont vécu. Je redoute le décor très propre qui sort de l’atelier.»

«Je dirais que j’essaie de proposer au spectateur des espaces qui semblent familiers, bien que souvent très éloignés d’un aspect domestique; cela passe, par exemple, par le fait de réduire au maximum les contrastes des teintes/objets/mobiliers afin de ne pas mettre en valeur certains éléments qui se détacheraient et qui attireraient notre œil.»

Dans quel(s) projet(s) pourrons-nous voir ton travail prochainement, si ce n’est pas un secret d’État?

«Ce n’est pas une année vraiment normale pour la création théâtrale, et c’est aussi une année qui s’est beaucoup allégée! Nous venons de finir la création de Marie-Ève Perron, De ta force de vivre, qui devait jouer au mois d’octobre (et qui est décalée au printemps 2021) au Théâtre La Licorne à Montréal. Et je prépare pour la saison prochaine un Ivanov un peu spécial au Théâtre de la Cité à Toulouse, dans une mise en scène de Galin Stoev, et un opéra de Haendel, à Anvers.»

Pour lire nos précédentes chroniques «Dans l’envers du décor»c’est par ici!

Les conceptions d'Alban Ho Van en images

Par Tous droits réservés

  • «Dans l’envers du décor»: Alban Ho Van, scénographe
    «Tosca», de Christophe Honoré, Festival d'Aix en Provence, 2019, Photo: Jean-Louis Fernandez
  • «Dans l’envers du décor»: Alban Ho Van, scénographe
    «Nouveau Roman» de Christophe Honoré, Festival d'Avignon, Photo: Jean-Louis Fernandez
  • «Dans l’envers du décor»: Alban Ho Van, scénographe
    «Don Carlos» de Christophe Honoré, l'Opéra de Lyon, 2018, Photo: Jean-Louis Fernandez
  • «Dans l’envers du décor»: Alban Ho Van, scénographe
    «Fin de l’Histoire» de Christophe Honoré, CDDB Théâtre de Lorient, 2015, Photo: Jean-Louis Fernandez
  • «Dans l’envers du décor»: Alban Ho Van, scénographe
    «Fin de l’Histoire» de Christophe Honoré, CDDB Théâtre de Lorient, 2015, Photo: Jean-Louis Fernandez
  • «Dans l’envers du décor»: Alban Ho Van, scénographe
    «La Double Inconstance» de Galin Stoev, Théâtre de la Cité, 2019, Photo: Marie Liebig
  • «Dans l’envers du décor»: Alban Ho Van, scénographe
    «La Double Inconstance» de Galin Stoev, Théâtre de la Cité, 2019, Photo: Marie Liebig

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