«Dans l'envers du décor»: Alexandre Pilon-Guay, concepteur d'éclairages | Bible urbaine

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«Dans l’envers du décor»: Alexandre Pilon-Guay, concepteur d’éclairages

«Dans l’envers du décor»: Alexandre Pilon-Guay, concepteur d’éclairages

Être à l’écoute de la façon dont la lumière interagit avec les corps

Publié le 7 novembre 2019 par Alice Côté Dupuis

Crédit photo : Caroline Laberge / Sasha Brunelle

Chaque mois, Bible urbaine s’entretient avec un artiste-concepteur du milieu théâtral afin d’en connaître davantage sur les métiers de l'ombre nécessaires à la présentation d’une pièce de théâtre. On souhaite ainsi mettre en lumière le quotidien de ces artistes qui oeuvrent avec passion dans l’envers du décor, et aussi faire découvrir ce qui fait l’unicité de leur travail. Ce mois-ci, on a poussé la curiosité jusqu’à interviewer le concepteur d'éclairages Alexandre Pilon-Guay.

Alexandre, on aimerait que tu nous racontes comment tu en es venu à faire de la conception d’éclairages pour le théâtre, toi qui as, en parallèle, travaillé dans le milieu de la danse?

«C’est vraiment un concours de circonstances qui m’a plutôt «éloigné» du théâtre, parce qu’en terminant mes études à l’École de théâtre de Sainte-Thérèse, je côtoyais des gens qui avaient des petites compagnies. On commençait à faire des spectacles, donc rapidement je me suis fait happer par le monde de la danse, et ça m’a éloigné du milieu théâtral pendant peut-être quatre, cinq ou six ans. Je faisais des conceptions pour des compagnies de danse – notamment Dave St-Pierre, Frédérick Gravel, etc. – et le milieu de la danse contemporaine montréalaise étant assez petit et assez tissé serré, ça m’a aidé à développer ma toile de connaissances et de liens avec ces gens-là.»

«Donc, ça, ça m’a éloigné du théâtre, mais toujours, j’allais voir des spectacles, et les gens que je côtoyais, mes amis surtout, étaient des gens de l’univers du théâtre, donc petit à petit, avec ces contacts, j’y ai été ramené. Avec Catherine Vidal, on a créé Le grand cahier, et c’est peut-être ça qui m’a ramené vers l’univers du théâtre. Après, l’approche un peu atypique que j’avais par rapport à la présence des corps sur scène, moi qui venait en plus de l’univers de la danse, ça a intéressé certains metteurs en scène. C’est pourquoi j’ai travaillé avec d’autres créateurs, et ça m’a ramené non pas sur le «droit chemin», parce que la danse est encore quelque chose que j’aime beaucoup, mais maintenant je pratique les deux disciplines en parallèle.»

«Je ne veux pas dire que j’aime plus l’un ou l’autre; pour moi, faire de la lumière, c’est universel, que ce soit pour la danse, le théâtre, les installations, les musées ou la musique. C’est une présence qui, pour moi, est un art total.»

Le spectacle «Fear and Greed» de Frédérick Gravel. Photo: Nans Bortuzzo.

En tant que concepteur d’éclairages, à quel moment est-ce que tu embarques dans le processus créatif et avec qui dois-tu travailler pour imaginer le concept d’éclairages?

«Moi, j’aime arriver le plus tôt possible, mais ce ne sont pas tous les projets qui le permettent. Si l’équipe de conception est tissée serrée, le travail avec la personne qui est à la scénographie ne va pas sans le mien, et vice versa. On est l’équipe du visuel, et même avec la personne à la conception de costumes, on forme un noyau. Il est important d’avoir des réunions et d’élaborer le spectacle ensemble avant même d’entrer en salle de répétition et de voir une mise en place ainsi qu’une approche du texte. C’est l’idéal. Plus on s’y prend tôt, plus on sait exactement ce qu’on fait et ce qu’on veut en entrant en salle.»

«Le transfert de la salle de répétition au plateau est toujours sauvage; les comédiens ont toujours plus d’espace, ils sont moins contraints, il y a la lumière qui arrive, il y a le son, donc le rapport avec la scène est toujours différent. Et la lumière, qui arrive à la toute fin, soit elle aide, soit elle nuit, mais il faut qu’elle s’adapte. En moins de temps que ça prend pour attacher ses propres lacets, il faut s’adapter, trouver la meilleure idée pour changer de direction, si c’est nécessaire.»

«On ne peut pas s’entêter, parce que mon approche de la lumière, c’est qu’il faut que ce soit naturel. Il ne faut pas qu’on sente trop la présence de la lumière, mais juste assez, sans qu’elle vienne brouiller le sens ou la dramaturgie d’une pièce. Il faut que ce soit le plus fluide possible. Une fois dans la salle, si on se rend compte que ça va à l’encontre de cette pensée-là, on s’ajuste; on est toujours à la recherche de solutions.»

La pièce «L’idiot», mise en scène par Catherine Vidal au TNM. Crédit photo: Yves Renaud.

Comment conçois-tu tes univers lumineux et par quoi te laisses-tu inspirer pour ton travail? Est-ce que tu lis les textes sur lesquels tu travailles?

«Je lis toujours les textes, c’est la base. Mais une même pièce de théâtre, mise en scène par tel ou tel metteur en scène, va être montée avec une approche complètement différente. Il y a des univers qui sont présents par la dramaturgie du texte, et après, nous on vient mettre notre bagage à nous. Le metteur en scène met son bagage, le scénographe, le concepteur de lumières, de costumes, de son, aussi; avec tous ces bagages ensemble, on vient créer cet univers-là.»

«Moi, je vais m’inspirer de littérature sur la lumière, de photos – je regarde sur Internet tous les jours, où je vois des photos passer –, ce sont des inspirations, des textures, et en même temps, je m’inspire aussi lorsque je marche sur la rue. Que ce soit le jour ou le soir, il faut être à l’écoute de la façon dont la lumière interagit avec les corps et de comment ça se propage.»

«Il y a des idées qui surgissent à tout moment: cet été, j’étais en canot, en train de pêcher, et j’ai imaginé une scène du spectacle Sang, que je vais faire en janvier avec Brigitte Haentjens. Il faut les sortir, ces idées-là, les mettre sur papier, les dessiner en croquis.»

«Souvent, ça part d’une idée ou d’images floues dans ma tête, et tranquillement, je viens la peaufiner avec mes croquis; c’est comme un diamant que je polis. Je réfléchis à la source de lumière, à ce sur quoi elle frappe, le corps, le décor, etc., et petit à petit, je viens associer des éléments techniques à ce que je vois dans ma tête pour voir comment le recréer. Il faut faire le transfert de l’image, du dessin, à l’utilisation technique. Certes, je suis dans ma tête, c’est très artistique, mais en même temps, il y a un côté très pratico-pratique; on est dans la matière, dans la technique aussi.»

La pièce «Dom Juan uncensored», mise en scène par Marc Beaupré. Photo: Benoît Beaupré.

À quoi ressemble une journée typique pour toi en tant que concepteur d’éclairages? Fais-nous un petit récit des grandes lignes pour que l’on comprenne bien ton quotidien!

«6 h 30: je suis debout, et il faut faire déjeuner les enfants. […] 15 h: je suis fatigué.»

«Entre les deux, c’est un ballet d’évènements; le calendrier est tout le temps plein. Moi, j’ai des enfants, donc j’essaie de jongler avec la vie de famille, de garder du temps de qualité avec eux, mais aussi d’avoir du temps de qualité pour la création. Je suis donc toujours entre le fait d’aller porter mes enfants à l’école, d’aller les chercher, d’aller voir deux répétitions, de discuter avec le metteur en scène et le scénographe, etc. Tous ces projets se chevauchent, et je dois maîtriser l’art du calendrier et du Doodle.»

«Il y a beaucoup de gestion et de logistique, et ça fait partie du travail, savoir organiser et optimiser son temps. C’est 25% de ma vie. Je démarre ma journée en regardant mes courriels, et après je suis capable de me consacrer à chaque chose.»

Quel a été ton plus grand défi à relever en carrière?

«Tous les projets sont des défis, évidemment, parce qu’il faut toujours que je trouve pour chaque spectacle la bonne façon de l’éclairer. Peu importe la grosseur du projet, il y a des défis. Éclairer au Festival d’Avignon ou bien à Montréal dans la petite salle du Théâtre Prospero, pour moi, tout ça c’est pareil. Il n’y a pas d’ordre de grandeur.»

«Mais en dehors de la conception d’éclairage, pour moi le plus grand défi a été celui de trouver des mots pour l’enseigner. J’ai eu la chance d’avoir une charge de cours et de trouver les bons mots pour expliquer comment je crée mon art. Ça, ça a été tout un défi. Tout d’un coup, il y a une image; pourquoi c’est cette image-là, je ne le sais pas, mais on l’essaie, on crée cette lumière-là, et ça fonctionne. On ne sait pas pourquoi, mais tant mieux. Parfois, il y a des raisons théoriques à tout ça, mais l’instinct y est pour beaucoup, dans mon cas.»

«C’est très instinctif, mais parler d’instinct à des étudiants, ça donne juste deux heures de cours. Après, il faut donner les outils et réfléchir à ça, et ça a créé une situation d’analyse sur comment je travaille, comment il faut juger mon travail, et comment je pourrais le décoder. Je n’avais jamais fait d’auto-analyse de mon métier auparavant, mais ça a été tout un défi que celui de remettre les trucs en question comme ça, et ça m’a aidé! Ça m’a fait avancer, aussi.»

La pièce «Transmissions» de Justin Laramée. Photo: Justin Laramée.

Est-ce qu’il y a une ou quelques productions sur lesquelles tu as travaillé et dont tu es particulièrement fier ou qui t’ont particulièrement marqué?

«Je suis quand même fier, par exemple, de la pièce Le grand cahier, parce que c’est ça qui m’a ramené à la dramaturgie du théâtre; raconter une histoire et être au service de l’histoire. Ça fait longtemps, et je m’en inspire encore, de cette façon d’être à l’écoute du texte, de ses besoins réels. Ce projet-là me ramène à l’essence même de ce que c’est faire du théâtre: que ce soit au TNM, chez Duceppe, au Théâtre d’Aujourd’hui ou n’importe où, il faut rester à l’écoute de ce qu’on crée.»

Qu’est-ce qui fait ta particularité comme concepteur d’éclairages, selon toi, et qui fait que ta signature lumineuse est reconnaissable?

«On dit que j’«enrobe» l’action, j’«enrobe» le théâtre ou la danse, sans nécessairement en mettre trop, et quand j’en mets beaucoup, je le mets au bon moment. Je ne créé pas une addition sans fin d’évènements lumineux juste pour montrer toute ma palette d’outils. Pour moi, il faut garder la simplicité de la lumière.»

«Ces temps-ci, je suis dans une passe de couleurs: décoloration, désaturation, resaturation des couleurs, tout ça dans un même tableau. J’essaie de créer des genres de paysages pastel, si on veut. J’ai aussi travaillé beaucoup sur la mouvance de la lumière dans l’espace, des sortes de vagues, des trucs comme ça. Mais parfois je me rends compte que j’utilise peut-être un peu trop les mêmes outils; je suis peut-être un peu trop pris dans une obsession, alors j’essaie de passer à autre chose. Je ne veux pas qu’on m’associe juste à un truc.»

La pièce «Le grand cahier», mise en scène par Catherine Vidal. Photo: Marie-Claude Hamel.

Dans quel(s) projet(s) pourrons-nous voir ton travail prochainement, si ce n’est pas un secret d’État?

«Évidemment, chez Duceppe, sur la pièce Disparu.e.s de Tracy Letts dans une mise en scène de René Richard Cyr. Après, je m’attaque tout de suite à Les amoureux de Goldoni, au Théâtre Denise-Pelletier, avec Catherine Vidal. Sang de Lars Norén, avec Brigitte Haentjens, à l’Usine C va suivre en janvier, mais juste avant, il va y avoir des reprises, aussi: Cosmic Love de Clara Furey, Fear and Greed de Frédérick Gravel. Donc, je serai pas mal en danse juste avant l’hiver à l’Usine C, qui sera quasiment ma deuxième maison pour les prochains mois.»

«Après, il y aura des créations, dont le nouveau spectacle de Virginie Brunelle du côté de Danse Danse au Théâtre Maisonneuve. Il y aura beaucoup de danse au printemps».

Surveillez notre prochaine chronique «Dans l’envers du décor» à paraître le 25 novembre 2019. Pour lire nos précédentes entrevues, c’est par ici!

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