«Dans l’envers du décor»: Antonin Gougeon, concepteur sonore et vidéo | Bible urbaine

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«Dans l’envers du décor»: Antonin Gougeon, concepteur sonore et vidéo

«Dans l’envers du décor»: Antonin Gougeon, concepteur sonore et vidéo

Une approche sensible et décloisonnée

Publié le 30 novembre 2020 par Vincent Gauthier

Crédit photo : Tous droits réservés @ Antonin Gougeon

Chaque mois, Bible urbaine s’entretient avec un artiste-concepteur du milieu théâtral afin d’en connaître davantage sur les métiers de l'ombre nécessaires à la présentation d’une pièce de théâtre. On souhaite ainsi mettre en lumière le quotidien de ces artistes qui œuvrent avec passion dans l’envers du décor, et aussi faire découvrir ce qui fait l’unicité de leur travail. Aujourd’hui, on a poussé la curiosité en interviewant Antonin Gougeon, un véritable touche-à-tout dans le domaine de la production théâtrale!

Antonin, on aimerait que tu nous racontes comment tu as eu l’appel pour le théâtre; comment est-il arrivé dans ta vie?

«Le théâtre est arrivé par le jeu, dans tous les sens du terme. D’abord, en jouant des rôles avec ma soeur dans le sous-sol de chez mes parents; puis au secondaire et au cégep, en étudiant en interprétation théâtrale et en faisant de l’improvisation. L’art a toujours été un refuge pour moi, entre les locaux de musique de mon secondaire et les salles de répétitions, en passant par la scène.»

«Le lieu artistique est pour moi profondément réparateur, il me connecte à l’essence et à la sensibilité de ce qui m’entoure. Le travail de conception est arrivé un peu par hasard, à la fin de mon DEC en théâtre au cégep de Saint-Laurent. J’avais envie d’être dans une école de théâtre, peu importe dans quel programme. Je me suis inscrit à l’École nationale de théâtre du Canada en Production et, sept ans plus tard, c’est maintenant mon métier!»

En tant qu’artiste, tu touches aussi bien au son qu’à la vidéo, en passant par la photo et l’écriture. Pourrais-tu dire que tu as une spécialisation – ou tout simplement une préférence – pour l’un de ces domaines? Parle-nous de ton approche pluridisciplinaire!

«C’est dur à dire, j’aime trop de choses, je pense!»

«Dans le milieu théâtral, je fais surtout de la conception vidéo. Il m’arrive aussi de faire de la conception sonore. Par contre, changer de médium est pour moi quelque chose de motivant et d’inspirant. Je me nourris beaucoup de mes différentes pratiques pour alimenter les autres: je marche en prenant des photos qui m’insufflent des idées pour une conception vidéo, qui elle m’inspire une installation d’art, pour ensuite me donner envie de penser au son de la ville, ce qui fait naître en moi des poèmes… Ma manière de créer et de m’inspirer est plutôt tourbillonnaire!»

«En grandissant, j’ai toujours été influencé par des artistes prônant ce type d’approche sensible et décloisonnée. Je ne pense pas avoir une maîtrise complète de quoi que ce soit. J’aborde plutôt l’art et la création comme un dialogue, une constante traduction entre les médiums et les formes. Je crois que l’art vivant est une belle représentation de ma façon de voir les choses.»

«On assemble une équipe de créateurs et créatrices ayant différentes forces et chacun.e alimente l’oeuvre avec sa propre sensibilité. Je crois en une approche qui s’éloigne de la hiérarchie, qui tend plutôt vers la collégialité et le désordre fertile.»

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«La cartomancie du territoire» à l’Espace Libre, dans une mise en scène de Philippe Ducros. Photo: Maxime Côté

Comment conçois-tu la musique et la vidéo des projets auxquels tu participes, et par quoi te laisses-tu inspirer dans le cadre de ton travail? Dis-nous quelles sont les plus grandes différences parmi tous les médiums que tu utilises!

«Tout dépend du projet, mais je pense que tout commence par une marche. Je sors prendre des marches, je photographie la ville, les gens, j’écoute les bruits, les musiciens dans le métro… tout en pensant au texte, si on parle de théâtre

«J’aime lire le texte d’une pièce plusieurs fois, jusqu’à en être bien imbibé, et ensuite laisser aller mes pensées. C’est cette dérive contrôlée qui me fait avoir des idées et imaginer des images ou du son pour un projet. Autrement, en conception vidéo, je m’inspire souvent du travail de la personne qui crée la scénographie du spectacle.»

«Le rapport à l’espace scénique est, selon moi, primordial quand vient le temps d’imaginer l’intégration de projections vidéo dans une pièce. Au-delà des images projetées, j’aime trouver des façons de contextualiser la projection pour qu’elle aille de soi et qu’elle épouse la scénographie, pour qu’elle ne soit pas “étampée” sur un décor.»

«En conception sonore, je travaille beaucoup à partir d’enregistrements de lectures et de répétitions. J’aime déformer les sons de ces enregistrements pour y trouver la musicalité. C’est comme si le texte et les voix créaient leur propre musique.»

À quoi ressemble une journée typique pour toi, en tant que concepteur sonore et vidéo? Fais-nous un petit récit des grandes lignes pour que l’on comprenne bien ton quotidien!

«Lorsque je ne suis pas en entrée en salle pour un spectacle, je me dirige chez HUB Studio, avec qui je travaille depuis maintenant quatre ans. C’est avec eux que je réalise la majorité de mes projets. Mes journées sont divisées en rencontres de conception, lectures de textes et en activités inspirantes! Je prends toujours le temps de marcher et d’écouter de la musique. Je suis plus créatif et productif après.»

«En général, consommer de l’art me donne l’énergie pour moi-même être créatif. Autrement, je donne les cours de conception et intégration vidéo aux étudiant.e.s du programme de Création et production de l’École nationale de théâtre, quelques semaines par année. Et quand je suis en entrée en salle, j’habite presque dans le théâtre où on fait le show

Peux-tu nous parler des défis que tu as eu à relever dans le cadre de ta profession, que ce soit pour une production en particulier ou pour un évènement qui te vient en tête?

«Le plus récent projet théâtral auquel j’ai participé, Ensemble, est un bon exemple! Créé et représenté en contexte de pandémie, et mis en scène par François Bernier, Hubert Lemire et Maxime Beauregard-Martin, c’est un spectacle uniquement audio et participatif où le public porte des écouteurs et entend le spectacle en direct.»

«Que ce soit l’enregistrement avec la dizaine de comédiennes, la programmation du tout, le stress de créer une radio-pirate ou encore l’appréhension que tout soit annulé par un nouveau confinement, ça a été un projet fulgurant et assez expérimental!»

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«Fleuve» au Théâtre du Nouveau Monde, dans une mise en scène d’Angela Konrad. Photo: Yves Renaud

Est-ce qu’il y a une ou quelques autres productions sur lesquelles tu as travaillé dont tu es particulièrement fier, ou qui t’ont particulièrement marqué?

«J’ai la chance d’avoir travaillé avec des artistes que j’admire beaucoup. Il y en a plein, mais rapidement, je nommerais: 

Fleuve au TNM, dans une mise en scène d’Angela Konrad. On a eu la chance de passer quatre jours sur la Côte-Nord à filmer des images en nature, puis à travailler leur intégration dans le décor avec la grande scénographe Anick La Bissonnière et Angela Konrad. C’était un honneur de travailler avec des femmes aussi inspirantes, talentueuses et passionnées.

Le spectacle de Sade Night, de Lydia Képinski au Cinéma l’Amour pour Pop Montréal, dans une mise en scène de Sophia Graziani. Un spectacle de musique complètement survolté, qui a littéralement fait trembler les poutres du cinéma érotique. C’était un projet impossible, avec dix danseurs, cinq musiciens, des caméras live, une équipe de tournage, de la performance, des costumes, du faux sang et un public en phase avec le spectacle. Lydia, qui est une musicienne unique, était en plus complètement en état de grâce lors de ce spectacle. J’y ai fait les projections, l’éclairage et la conception visuelle avec Gonzalo Soldi. À voir sur YouTube, d’ailleurs!

Finalement, le projet 24/48/72, que j’ai fait en 2016 avec mon grand ami Théo Brière dans le cadre du ZH Festival. On s’est donné une semaine pour réaliser un film d’une heure, à partir de rien. On l’a écrit en 24 heures, on l’a tourné en 24 heures et on en a fait la musique en 24 heures. Le sixième jour, on le projetait au festival. C’était un projet complètement disproportionné, exaltant et “borderline mauvais pour la santé”. C’était aussi, et même surtout, un happening d’amitié et de talents, où on a pu travailler avec une trentaine d’ami.e.s, juste pour le trip de réaliser ce projet impossible. J’y repense souvent quand j’ai besoin de comprendre pourquoi je fais de l’art dans la vie. Le partage, la confiance et le plaisir, c’est plus qu’important.»

Qu’est-ce ce qui fait ta particularité comme artiste, selon toi, et qui fait que ta signature, visuelle ou sonore, est reconnaissable dans tes œuvres ?

«Je me pose la question! La vidéo est pour moi un médium assez récent, et je suis toujours en train de chercher quelle serait ma signature. Du côté sonore, j’aime les ambiances qui agissent de façon complémentaire avec les autres conceptions, le texte, le jeu et la mise en scène. C’est important pour moi que ce qui est sur scène soit motivé, nécessaire et pertinent. J’essaie de ne pas trop me concentrer sur la définition de cette signature, et de rester authentique dans ma pratique.»

«Chose certaine, j’affectionne beaucoup le traitement en direct et le glitch. En son et en vidéo, j’aime beaucoup corrompre des fichiers, les maganer pour les rendre plus fragiles. Je crois qu’il y a dans le glitch et dans le direct une certaine forme de mortalité… Et que ce qui est fascinant, peu importe le médium, c’est la possibilité que tout s’effondre. En gros, on est plus investi quand le funambule n’a pas de harnais.»

Dans quel(s) projet(s) pourrons-nous voir ton travail prochainement, si ce n’est pas un secret d’État?

«Il y en a en ce moment! Par exemple, l’installation DUO, que j’ai co-réalisée au sein de HUB Studio en collaboration avec la chorégraphe Virginie Brunelle, est présentée jusqu’au 29 novembre au Square Sir-George-Étienne-Cartier.

«Sinon,  il y a plusieurs conceptions vidéo en suspens dans quelques théâtres montréalais, mais je pense que je ne peux pas en dire plus… Aussi, je publie quotidiennement des photos sur mon compte Instagram, et je fais un balado de sons de la ville qui s’appelle Les marches pandémiques

Pour lire nos précédentes chroniques «Dans l’envers du décor»c’est par ici!

Les conceptions d'Antonin Gougeon en images

Par Tous droits réservés

  • «Dans l’envers du décor»: Antonin Gougeon, concepteur sonore et vidéo
    «Le spectacle de Sade Night» de Lydia Képinski au Cinéma l’Amour pour Pop Montréal. Photo: Adrian Villagomez
  • «Dans l’envers du décor»: Antonin Gougeon, concepteur sonore et vidéo
    «Scènes de la vie conjugale», mise en scène de James Hyndman, Théâtre de Quat’sous, Photo: Sylvio Arriola
  • «Dans l’envers du décor»: Antonin Gougeon, concepteur sonore et vidéo
    «Ici», mise en scène de Nancy Bernier, Théâtre La Bordée. Photo: Sylvie-Anne Paré
  • «Dans l’envers du décor»: Antonin Gougeon, concepteur sonore et vidéo
    «Umanishish» de Soleil Launière dans le cadre de ZH Festival, Usine C. Photo: Antoine Roy
  • «Dans l’envers du décor»: Antonin Gougeon, concepteur sonore et vidéo
    «Quartett», mise en scène de Solène Paré, Espace Go. Photo: Yanick Macdonald
  • «Dans l’envers du décor»: Antonin Gougeon, concepteur sonore et vidéo
    «Duo», une installation de HUB Studio, Parc Sir George-Étienne-Cartier, Photo: Antoine Gougeon
  • «Dans l’envers du décor»: Antonin Gougeon, concepteur sonore et vidéo
    «Nuits frauduleuses», mise en scène d’Alix Dufresne, Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, Photo: Antonin Gougeon
  • «Dans l’envers du décor»: Antonin Gougeon, concepteur sonore et vidéo
    «Fleuve», Mise en scène d’Angela Konrad, Théâtre du Nouveau Monde. Photo: Yves Renaud
  • «Dans l’envers du décor»: Antonin Gougeon, concepteur sonore et vidéo
    «Fleuve», Mise en scène d’Angela Konrad, Théâtre du Nouveau Monde. Photo: Yves Renaud
  • «Dans l’envers du décor»: Antonin Gougeon, concepteur sonore et vidéo
    «La cartomancie du territoire»,l’Espace Libre, une mise en scène de Philippe Ducros, Les Productions Hôtel-Motel. Photo: Maxime Côté

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