«Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique | Bible urbaine

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«Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique

«Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique

L'importance de se laisser imprégner par son environnement pour créer

Publié le 18 novembre 2020 par Vincent Gauthier

Crédit photo : Dominique Coughlin

Chaque mois, Bible urbaine s’entretient avec un artiste-concepteur du milieu théâtral afin d’en connaître davantage sur les métiers de l'ombre nécessaires à la présentation d’une pièce de théâtre. On souhaite ainsi mettre en lumière le quotidien de ces artistes qui œuvrent avec passion dans l’envers du décor, et aussi faire découvrir ce qui fait l’unicité de leur travail. Aujourd’hui, on a poussé la curiosité en interviewant Bruno-Pierre Houle, un scénographe et un directeur artistique pour le théâtre et le cinéma qui privilégie une approche sensible et libre lors de son processus créatif.

Bruno-Pierre, on aimerait que tu nous racontes comment tu as eu l’appel pour la scénographie au théâtre et au cinéma: comment est-elle arrivée dans ta vie?

«J’ai toujours aimé raconter des histoires. C’est ce qui m’a poussé à faire mes études en cinéma à Concordia. J’ai eu la chance d’être entouré de gens extraordinaires à l’école et j’ai commencé à faire de la direction artistique sur leurs projets parce que j’appréciais beaucoup le genre de collaboration que j’avais avec la réalisation et la direction photo. C’était une dynamique qui m’a inspirée, et j’ai continué à explorer tout ce qui tournait autour du décor.»

«Sans trop savoir dans quoi je m’embarquais, j’ai suivi un cours d’introduction en théâtre et j’ai eu un coup de foudre. Je n’avais jamais envisagé le théâtre, et du jour au lendemain, j’ai plongé dans le milieu. J’ai toujours été passionné par le milieu artistique, et c’était un peu comme si je pouvais rassembler tous mes intérêts dans une seule et même discipline. J’aime passer du cinéma au théâtre; les deux se complémentent et m’amènent des opportunités de raconter des histoires visuelles de façons très différentes.»

En tant que scénographe, est-ce que tu façonnes une proposition seulement à partir du texte, ou il s’agit toujours d’un travail d’équipe avec les autres créateurs et le metteur en scène?

«Ça revient toujours à un travail d’équipe, et c’est ce qui m’attire le plus dans le métier! Le texte sert de levier, de point où se rassembler, mais au final, c’est en discutant avec le reste de l’équipe qu’on finit par trouver le filon qu’on cherche à explorer. J’ai collaboré sur des spectacles où la pièce a pris forme sans texte, à travers des explorations avec le reste des artistes.»

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«Small Mouth Sounds», texte par Bess Wohl, mise en scène de Caitlyn Murphy. Segal Centre for Performing Arts. Photo: Leslie Schachter.

Comment conçois-tu tes conceptions et par quoi te laisses-tu inspirer dans le cadre de ton travail, autant au cinéma qu’au théâtre?

«Pour moi, le travail commence de façon similaire pour les deux disciplines. J’aime partir en exploration: je laisse mon ordinateur de côté et je vais me perdre à la bibliothèque, où je ramasse des tas d’images de différentes formes pour trouver l’atmosphère. J’essaie de jeter le filet loin. Je me laisse inspirer par la sculpture, l’architecture, la peinture, la photographie, la vidéo, la musique. J’aime aussi aller marcher et prendre le temps de regarder autour de moi. Souvent, les petits détails anodins peuvent servir de point de départ. J’accumule tout ce qui attire mon attention et je fais le tri une fois revenu à mon atelier. J’utilise ce matériel pour commencer les discussions avec le reste de l’équipe et pour voir sur quels éléments on se rejoint.»

«La grande différence pour moi entre le cinéma et le théâtre, c’est le point de vue. En cinéma, tout passe par le cadre, c’est un point de vue très précis. Je regarde l’architecture de ce cadre, j’explore la relation des couleurs et des textures à travers ce rectangle-là. Les discussions avec l’équipe servent à définir comment on va découper l’histoire à travers ce que la caméra voit.»

«En théâtre, les points de vue changent d’un siège à l’autre, et la relation entre la scène et les spectateurs se fait en temps réel parce que le découpage de l’histoire ne passera pas par une salle de montage. Ce qui fait qu’on définit différemment l’évolution du décor et qu’on fait ce travail-là en amont. Je dois donc définir cette relation espace-temps plus précisément.»

À quoi ressemble une journée typique pour toi en tant que scénographe? Fais-nous un petit récit des grandes lignes pour que l’on comprenne bien ton quotidien!

«Chaque jour est différent. Au début du processus, c’est beaucoup de recherche et de réflexions pour définir la direction. J’aime passer à travers le spectacle avec un papier et un crayon, et dessiner chaque moment, juste pour pouvoir prendre du recul et voir le tout en version brouillon.»

«Par la suite, je passe beaucoup de temps devant mon ordinateur à dessiner des plans et à jouer à Tetris avec la scénographie. Un décor, c’est un monde entier qui doit entrer sur une scène. Selon les espaces, ce qui se passe backstage nécessite encore plus d’organisation que ce qui se passe sur scène. Je recherche aussi différents matériaux à chercher ce qui pourrait être réutilisé, et je regarde où les choses en sont rendues au niveau de la construction. S’il s’agit d’une conception de projections où je crée le contenu vidéo, je passe une bonne partie de mon temps à développer les graphiques.»

«Et sinon, ce qui revient tous les jours, c’est la communication. Ça prend beaucoup de monde pour en arriver à une première, et il faut continuellement être en contact. Les productions se chevauchent souvent, alors je passe beaucoup de mon temps à jongler d’un spectacle à un autre, ce qui rend chaque semaine très différente les unes des autres.»

Peux-tu nous parler des défis que tu as eu à relever dans le cadre de ta profession, que ce soit pour une production en particulier ou bien pour un évènement qui te vient en tête?

«L’hiver passé, j’ai fait la scénographie sur Small Mouth Sounds au Segal Centre. C’est une pièce où les interactions sont silencieuses. On voulait créer un univers très enveloppant en disposant les spectateurs de chaque côté de la scène. Travailler sous forme d’allée laisse peu de place où camoufler les choses.»

«C’était un défi très intéressant parce qu’il s’agissait de créer un monde qui permettrait de comprendre l’évolution des personnages sans le soutien des dialogues, et qui supporterait plusieurs changements au courant du spectacle, avec des transitions très rapides. C’était un peu comme concevoir un espace pour des danseurs. Au final, le décor était très simple, mais la scène s’ouvrait à plusieurs endroits pour permettre aux acteurs de redéfinir l’espace d’un moment à l’autre.»

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«Eco-Systematic», chorégraphie par Georgina Wilson, Veronica M. Boccardo et Stephen Anthony Dominguez. Ears, Eyes and Feet Festival. Photo: Lawrence Peart

Est-ce qu’il y a une ou plusieurs productions sur lesquelles tu as travaillé et dont tu es particulièrement fier ou qui t’ont particulièrement marqué?

«J’ai conçu la scénographie et les projections pour la rentrée montréalaise d’Ingrid St-Pierre au Théâtre Outremont l’an passé. C’était une collaboration très étroite avec Khoa Lê, le metteur en scène, qui est aussi réalisateur au cinéma. On a passé deux jours à tourner différentes textures sur le bord d’un lac avec Alex Lampron, un directeur photo, et Ingrid. Puis, j’ai remixé le tout pour créer ce qui allait être projeté durant le spectacle. C’était deux jours où on s’est totalement laissé aller et où on a essayé tout ce qui nous passait par la tête. Le tout était très instinctif. J’aime ça quand un processus créatif devient un peu comme un jeu où chaque créateur en rajoute. Ça finit par devenir très inné, parce qu’il y a une symbiose qui s’installe.»

«Dans la même veine, il y a quelques années, j’ai co-créé le spectacle Title Loading pour le Festival Fusebox à Austin au Texas. Le projet est parti d’une envie de groupe qu’on avait d’explorer l’univers du web, et on a passé un an et demi à essayer de nouveaux mécanismes avant de commencer à répéter pour le spectacle final. En tant que collectif, nous avions tous le même apport à chaque élément. Tout s’est développé en parallèle, du texte à la mise en scène et à la scénographie. Au final, quand est venu le temps de mettre le tout en salle, les décisions se sont prises sans effort parce que chaque choix était ancré à l’intérieur de nous.»

Qu’est-ce ce qui fait ta particularité comme scénographe, selon toi, et qui fait que ta signature visuelle est reconnaissable à travers tes œuvres?

«J’aime explorer le familier en jouant avec des éléments qui se rapprochent de ce qu’on connaît et en déconstruisant cette réalité pour rendre le tout juste un peu différent. Je suis attiré par la structure des choses et par la surprise qui ressort de la simplicité. Le produit final varie beaucoup selon le spectacle, mais je crois que ces qualités-là finissent toujours par transparaître.»

Dans quel(s) projet(s) pourrons-nous voir ton travail prochainement, si ce n’est pas un secret d’État?

«J’ai travaillé sur la pièce Le Loup de Nathalie Doummar, qui devait être reprise cet automne au Théâtre Duceppe. Avec tout ce qui ce passe, la pièce a été reportée, donc de nouvelles dates seront annoncées prochainement!»

Pour lire nos précédentes chroniques «Dans l’envers du décor»c’est par ici!

Les conceptions de Bruno-Pierre Houle en images

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  • «Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique
    «Small Mouth Sounds», texte par Bess Wohl, mise en scène de Caitlyn Murphy, Segal Centre for Performing Arts. Photo: Leslie Schachter.
  • «Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique
    «Le Loup», texte par Nathalie Doummar, mise en scène de Chloé Robichaud, Théâtre Duceppe. Photo: Caroline Laberge.
  • «Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique
    «Le Loup», texte par Nathalie Doummar, mise en scène de Chloé Robichaud, Théâtre Duceppe. Photo: Caroline Laberge.
  • «Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique
    «Petite Plage» d’Ingrid St-Pierre, mise en scène de Khoa Lê. Théâtre Outremont. Photo: Bruno-Pierre Houle
  • «Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique
    «Title Loading», par all_caps collective. Festival Fusebox. Photo: Chian-ann Lu
  • «Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique
    «Fit.» texte par Gwen Kingston, mise en scène de Ashley Teague, Notch Theatre Company, Photo: Brian Sager
  • «Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique
    «You/Emma», texte par Paz Pardo, mise en scène de Devin Brain, Wandering Bark Theatre Company, Photo: Bruno-Pierre Houle
  • «Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique
    «Chattermarks», texte par Joseph Shragge, mise en scène par Anthony Kennedy. CABAL, Théâtre LaChapelle. Photo: Maude Blais
  • «Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique
    «Small Mouth Sounds», texte par Bess Wohl, mis en scène de Caitlyn Murphy, Segal Centre for Performing Arts. Photo: Leslie Schachter.
  • «Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique
    «Eco-Systematic», chorégraphie par Georgina Wilson, Veronica M. Boccardo et Stephen Anthony Dominguez. Ears, Eyes and Feet Festival. Photo: Lawrence Peart
  • «Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique
    Sarah préfère la course. Long-métrage écrit et réalisé par Chloé Robichaud. Produit par La boîte à Fanny inc.
  • «Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique
    Chef de meute. Court-métrage écrit et réalisé par Chloé Robichaud. Produit par La boîte à Fanny inc. Et Les films de la meute.
  • «Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique
    My Name Is Sandy. Long-métrage écrit, réalisé et produit par Marco Iammatteo.
  • «Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique
    Marie Plastique. Vidéoclip de Tremblay, réalisé par François Jaros, produit par Forges Films inc.
  • «Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique
    Shower/douche. Court-métrage réalisé par Marie-Ève Beaumont, écrit par Guillaume Lambert et Marie-Laurence Lévesque. Produit par La boîte à Fanny inc.
  • «Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique
    Wulver’s Stane. Court-métrage écrit et réalisé par Joe Cornelison. Produit par Did Traversio
  • «Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique
    Sarah préfère la course. Long-métrage écrit et réalisé par Chloé Robichaud. Produit par La boîte à Fanny inc.
  • «Dans l’envers du décor»: Bruno-Pierre Houle, scénographe et directeur artistique
    Vacarme. Court-métrage écrit et réalisé par Daniel Karolewicz. Produit par Les films de la meute.

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